Renens, 12 heures 23. Pour une fois je suis à l’heure, il me reste même 1 minute trente pour prendre mon billet pour Genève. Ça ira à condition que l’idiot devant moi finisse par comprendre le fonctionnement de la machine. Ça fait la troisième fois qu’il enfile et retire sa carte. Il nous regarde d’un air niais. C’est bon tire-toi. Je sens le train qui va arriver. Il y en a encore un autre qui n’a pas l’air plus dégourdi. Le premier obtient son ticket. Il nous regarde comme s’il venait de décrocher le gros lot. Etonnement, l’autre repart avec le premier. C’est mon tour. Je suis les instructions de l’écran tactile : Renens-Genève, un billet, adulte, deuxième classe, cling, la machine me réclame cinquante-sept francs ! Non mais ça va pas. C’est dix-neuf francs je le sais. Elle veut me filer un billet demi-tarif plus un billet adulte. Je recommence. Merde il y a quelqu’un qui attend, je dois avoir l’air niais. Un billet, demi tarif, et voilà : dix-neuf francs. J’enfile ma carte et pof, j’obtiens le même résultat que l’autre ahuri de tout à l’heure. Le type derrière moi se dandine d’un pied sur l’autre. J’ai l’impression que je l’énerve. Je ressaie. Pas moyen. « Désirez-vous poursuivre la commande ? » Evidemment, quelle conne cette machine. Je retire la carte, la remet, la brise presque, impossible. Et l’autre derrière qui me regarde comme si j’étais le dernier des abrutis. Je lui souris bêtement :

-        Ça ne marche pas.

Juste un regard facile à traduire par « quel niais celui-là ! » et il se lance à son tour sur le distributeur au moment où mon train arrive.

Bien décidé à vendre chèrement ma peau en cas de contrôle, je m’installe sans billet pour les trente-cinq minutes de trajet. Morges, puis Aubonne, he he, le dimanche il n’y a pas l’air d’y avoir une masse de contrôleurs. C’est un peu avant Gland que j’entends derrière moi des pas inquiétants. Ils se rapprochent. Une voix mâle réclame des tickets de transport. Je suis fait. Le train s’arrête à Gland. Soudain je n’entends plus rien. Par la fenêtre j’aperçois le contrôleur. Il vient de sortir, le con. Hi hi, s’il se doutait... Je suis presque frustré de ne pas avoir pu m’expliquer. Tant pis pour eux et tant mieux pour moi. Le train repart, mon poursuivant a disparu. Nyon, Versoix, je suis presque arrivé quand, débouchant d’en face le rabatteur se dirige dans ma direction. Il est dans l’autre partie du wagon mais la catastrophe s’annonce imminente. Lui raconter que je suis entré à Nyon ? Nyon plus le supplément égale Renens-Genève ? Expliquer la vérité ? Refuser coûte que coûte le supplément injuste ? Suis-je dans mon droit ? Il se rapproche à chaque tour de roue. Je referme mon livre. Je fais semblant de rien. Juste avant de m’atteindre il m’offre un petit répit : il palabre, il sort des formulaires, calcule le prix du billet d’un resquilleur. Je perçois un panneau à l’extérieur : « Genève », non, ce n’est que la gare de Sécheron. Ce serait trop bête, on est presque arrivé. Lentement, je me lève, je prends mon sac et, l’air de rien, surtout l’air de rien, je me dirige dans la direction opposée vers l'extrémité arrière du wagon. Dieu que ce train met longtemps à s’immobiliser. Le quai à Genève-Cornavin est interminable. Je ne regarde que la porte, l’air innocent, pas vers l’arrière comme quelqu’un qui ne se sentirait pas net. Le gars devant moi actionne la manette, les portes s’ouvrent et, tel Harrison Ford dans « Le Fugitif », je m’élance sur un quai qui me paraît particulièrement accueillant.