19 avril 2009
Genève – Las Vegas
Dans les avions, interdiction de dormir. C’est du moins la règle tacite appliquée : dès que j’essaie de fermer l’œil, une voix aiguë et hachée expulsée des haut-parleurs m’arrache à mes débuts de rêve. Elle précise la température extérieure, l’altitude de croisière, l’heure à destination, le temps qu’il fait et qu’il pourrait faire ainsi que toutes sortes d’autres renseignements que nous pourrions trouver sur l’écran devant nous si nous le désirions.
D’une certaine manière, les Etats-Unis sont une gigantesque prison où l’on se rend volontairement. Les décisions des matons à l’entrée, aussi arbitraire soient-elles, sont irrévocables. Dans l’avion déjà on appose son paraphe au bas d’un formulaire par lequel on s’engage à renoncer à tout recours, par quelque voie que ce soit, contre la décision du Bureau des Douanes. Si l’on ne signe pas, on renonce de fait à toute possibilité d’entrer dans ce grand pays de libertés. Je confirme donc que j’ai l’intention de pénétrer aux Etats-Unis, ce qui n’est pas vraiment original pour le passager du vol Genève – New York que je suis.
A Newark, après une heure dans la queue principale, on attend dans une file secondaire que le fonctionnaire auquel un aiguilleur (au sol) nous a attribué, illumine notre horizon d’un « next ». On a alors l’autorisation de franchir une ligne rouge et de lui présenter humblement le formulaire 94A vert ainsi que le 186 blanc dans l’espoir de l’y voir déposer le tampon de détention qu’ils appellent tampon d’entrée.
- Mets (ou mettez, difficile de se déterminer d’après l’intonation) ta main droite ici. Les quatre doigts, ok... le pouce... la main gauche.
Ils possèdent maintenant mes empreintes avant que j’aie eu l’occasion de me rendre coupable de la moindre irrégularité. Je les avais pourtant assurés par écrit, en mon âme et conscience, sur le formulaire 94A que je n’avais aucunement l’intention de commettre le moindre acte répréhensible sur le sol des Etats-Unis, que je n’avais jamais fait de séjour en prison, ni voler, ni tuer personne, même avec une bonne raison.
Le vol New York - Las Vegas confirme ma première impression : la nourriture ressemble sans doute grosso modo à celle que l’on peut s’attendre à se voir servir dans certaines prisons de seconde zone, bien qu’une émeute doublée de la prise en otage du cuisinier en serait une conséquence prévisible. Je ne m’étais pas imaginé qu’il fût possible de trouver les ingrédients nécessaires pour faire une sauce aussi rebutante. Le sandwich-barbecue à la dinde que l’on nous sert se compose d’un pain mou rempli d’un hachis produit à partir de morceaux de dinde selon les indications de l’emballage. Le tout est mélangé à une substance brunâtre dont l’arôme tire sur le moisi doublé d’un goût de brûlé. Une sorte de tour de force anti-gastronomique. Côté boisson je me suis tout de suite adapté car je pense à demander « sans glace s’il vous plaît ». Je reçois ainsi un regard étonné et une boisson froide plutôt qu’un verre de glaçons aromatisés.
Le voyage, vingt-deux heures porte à porte, est long, mais la récompense, Las Vegas est au bout du fuselage. On domine les monts rougeâtres des déserts du Nouveau Mexique et de l’Arizona. Les capuchons blancs des sommets des Rocheuses soulignent l’horizon. Deux heures du matin chez nous. Ici le soleil n’est toujours pas couché. On survole des étendues inhabitées avant d’apercevoir, posées sur un sol aride et sablonneux, constructions dérisoires vues d’en haut, les tours, blocs et pyramides de ce lieu de démesure, Las Vegas.

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