21 avril 2009
Les queues du Bellagio
J’avais oublié à quel point les Américains sont gros. Dans l’avion je ne sais pas comment certains s’y prenaient se glisser entre les accoudoirs d’un unique siège, la gravité sans doute. Mais à l’arrivée ils réussissaient à s’en extirper. Mystère. Tout est fait pour dissuader quiconque de bouger. A l’hôtel, suprême innovation technologique, on n’a même plus besoin de tirer les rideaux à la force du poignet : une commande électrique les actionne. Pour les voilages, un poussoir a également été prévu pour s’assurer que personne ne se trouve devant la déplaisante perspective de devoir fournir un effort musculaire gratuit, en dehors d’une salle de fitness. 
Ce matin à dix heures, l’attente devant l’entrée du buffet me paraissait durer environ deux heures. Pas grave, j’avais l’intention d’aller à l’extérieur au Pool café de la piscine. Coup de chance, il n’y a pas foule, la queue me paraît pour une fois raisonnable. Les gens, plus jeunes qu’à l’intérieur, sont d’un abord agréables. Ils engagent naturellement la conversation.
- Vous êtes là depuis longtemps ?
- Non, je viens d’arriver.
- Ah, comme nous.
- Vous étiez déjà ici ?
- Oui, il y a trois ans.
On progresse un peu. Des placeurs s’avancent. Les minutes s’égrènent tranquillement. Le groupe de jeunes à côté de moi s’étonne un peu que je vienne de Suisse.
- Et vous travaillez ici ?
- Non, je suis en vacances.
Ils ont l’air un peu empruntés. Celui qui doit être un chef les fait venir.
- Et moi, je peux m’asseoir où ?
- Vous ne participez pas à l’entraînement ?
- Je voulais prendre le petit déjeuner.
- C’est que... le café n’ouvre que jeudi.
- Comment ça ? Mais la queue ici à l’entrée ?
- Oh, ça ! C’est un exercice en prévision de l’ouverture. Le buffet ou le Café Bellagio sont à disposition.
Demi-tour, je me rabats dans les froids couloirs climatisés, direction le Café Bellagio. La file est un peu plus courte que celle du buffet, une bonne heure sans doute. J’ai mal dormi dans une chambre encore enfumée, avec en prime le bruit du chantier géant du City Center, l’accès à la terrasse est fermé et je devrais me farcir plus d’une heure de queue pour un petit déjeuner, le séjour ne s’emmanche pas trop favorablement. Tout problème a sa solution. Je suis venu pour jouer, on va y aller au bluff. Je me rends au bureau de la salle de poker abattre une dernière carte.
-
Bonjour, avez-vous un ticket pour ne pas faire la queue des restaurants ?
- Un « line-pass » ?
- Oui, c’est ça.
- Il signe un petit bristol qu’il me tend. Voilà.
- Merci.
Je retourne au buffet par la ligne VIP. Temps nécessaire : trois minutes. Une de mes plus belles enchères.
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