Chroniques

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28 avril 2009

La faune de Las Vegas

20060413_Las_Vegas_224_Harrah_sDeux heures du matin. Des portes qui claquaient, des fou-rires, des voix suraiguës, un carnaval qui n’en finissait pas dans le couloir puis dans la pièce d’à-côté. Les occupantes éméchées ne se sont pas calmées quand j’ai tapé contre le mur, à peine quand je suis allé à leur porte demander si elles venaient de gagner un million de dollars. L’explication est arrivée le lendemain matin quand elles ont quitté leur chambre en même temps que moi la mienne. Il s’agissait de quatre adolescentes attardées, un peu ingrates, comme on en voit dans les séries 20090413_Las_Vegas_070_faune_Encoretélévisées américaines :

-         Ah, vous partez !

-         Oui.

-         Vous fêtiez quelque chose cette nuit ?

-         On a vu un condom dans la chambre.

-         Ah bon ! C’est vous qui l’avez amené ?

La fille à qui je m’adressais a piqué un fard.

-         Non, non, il n’y était pas et tout à coup il était là.

Soulagé de leur départ, je me suis dirigé vers les ascenseurs en glissant :

-         C’est un des mystères de Las Vegas.

De la musique classique se déclenche en même temps que les ascenseurs. Le contraste était saisissant avec un Elvis Presley en costume de soie rouge, la veste grande ouverte sur un vieux torse velu, qui est entré dans la cabine accompagné de deux rockeuses d’une soixantaine d’années. Sa chevelure noire raidie par un gel touchait presque le plafond.

Dans le hall Bellagio, des futures mariées enveloppaient leur embonpoint dans une robe et leur spleen derrière un voile. La vie ne leur apportera pas plus qu’elle ne leur a déjà donné. Aux côtés de leur promis gras et rougeaud, elles souriaient pour ne pas penser à l’avenir. Des Japonais les prenaient en photo. Vive les mariés. Place aux suivants. 20060411_Las_Vegas_Pub_Strip

Dans la rue, de vieux bodybuilders déambulaient torse nu, en compétition de trash avec des tatoués et des motards dont les piercings ornaient les narines. Engoncés dans leur graisse, des touristes peinaient à se déplacer. Quelques vieux cow-boys venus de New York, Dallas ou 20060412_Las_Vegas_221_h_tesse_FlamingoChicago arpentaient sous leur Stetson les rues et les travées des casinos. Une bande de jeunes-filles déguisées en Bugs-Bunny bondit sur le trottoir, toutes oreilles clignotantes, juste à côté des hôtesses en décolleté rose du Flamingo. La vie réelle se mêlait au battage publicitaire. Difficile souvent de distinguer les « vrais » gens des publicités. Un peu à l’écart, sur un bout de gazon à côté d’une statue, une petite fille de quatre ans s’ennuyait en compagnie de sa mère indigente, vautrée à son côté, qui mendiait en attendant que la journée ait passé.

Sous les panneaux lumineux géants du Planet Hollywood, dans la musique et le cliquetis des machines à sous, on pouvait acheter des T-shirts décorés de têtes de mort, des baskets flashy ou des sucettes grosses comme le bras dont l’arôme artificiel se répandait devant le magasin de bonbons.

Des Harley Davidson, des engins à moteurs ressemblant à des tricycles sortis20060416_Las_Vegas_291_moto d’un dessin animé, des décapotables vrombissantes défilaient sur le Las Vegas Boulevard devant des piétons qui comme moi attendaient les vingt secondes qui nous sont octroyées pour traverser le Strip. « STAND »... « WALK ». Le compte à 20090411_Las_Vegas_058_faune_voitrebours a été lancé. 20, 19,..., 13, 12, 11,... 2, 1 « DON’T WALK ». Le cortège piétonnier est sectionné. Place aux automobiles reines qui, le temps de quelques longues minutes, ne seront plus dérangées par les marcheurs incongrus ici aux Etat-Unis.

20060414_Las_Vegas_244_Strip

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26 avril 2009

A la table de poker

Depuis un très long moment, le siège voisin du mien à la table de poker était réservé pour un nommé Andy. Au bout d’environ trois quarts d’heure, un jeune, casquette, T-shirt rouge, soigneusement mal rasé, se donnant l’air de celui-à-qui-on-ne-la-fait-pas a fini par s’installer. Il a abandonné à ses pieds un sac plastique blanc entrouvert. Une odeur nauséabonde s’en échappait. J’allais lui suggérer de resserrer la fermeture lorsqu’il l’a déposé sur ses genoux et en a extirpé un emballage de papier entourant une boîte en polyéthylène.

Sans me laisser l’occasion de lui indiquer que « la poubelle est juste derrière », il en a rabattu le couvercle, dévoilant une sorte de gigantesque kebab dégoulinant d’une sauce brune, et recouvert d’une substance élastique blanchâtre, évoquant un reste de fondue attaché au fond d’un caquelon. Les effluves suffisaient à me nourrir juste en respirant. Je m’imaginais les mains graisseuses palpant les cartes avant de les reposer dans le tas.

-         Comment allez-vous jouer en mangeant ?

-         Oh comme ça.

Il me montre ses mains : la gauche pour manger, la droite pour jouer.

Il utilisait également la droite pour téléphoner et régulièrement se faisait prier quand c’était son tour. Maigre dédommagement, en sus de ses effluves, il nous a laissé ses jetons.

20060412_Las_Vegas_184_poker

20090409_Las_Vegas_027_pokerMon voisin de table était un gros gaillard noir mal rasé dont le crâne en partie chauve brillait au dessus d’un faciès de voyou. Une dame pakistanaise, vivant en Illinois, lui posa la question traditionnelle pour celui qui veut essayer de socialiser à une table de poker : « Vous venez d’où ? » Il mâchouillait son éternel cure-dents en répondant :

-         Je suis d’ici, de Vegas, mais je m’emmerde ici, je vais aller habiter ailleurs.

-         Ah bon, où donc ?

-         Au Texas, à Austin.

-         Oh, n’y allez pas vous n’aimerez pas là-bas, enchaîna aussitôt la dame qui ne l’avait jamais rencontré jusqu’à ce jour et qui n’avait sans doute jamais mis les pieds à Austin.

Le voyou, qui avait des conversations en cours plus lucratives, n’a pas ajouté pas de commentaire. Il restait pendu au téléphone à parier sur toute une série d’évènements sportifs : base-ball, basket, football. Il faisait de vagues signes de main pour enchérir ou folder ses cartes. A intervalles réguliers, il se levait et allait visionner des écrans. Il rappliquait quinze minutes plus tard, recommençait son manège et engrangeait des jetons lors de ses passages à notre table. Un type, assez faible, qui venait de se recaver, s’est laissé entraîner et a perdu contre lui presque tous ses nouveaux jetons. J’ai interpellé son bourreau pendant qu’il les empilait :

-         A peine il se recave, vous lui prenez tout !

-         Je ne lui ai rien repris, il me les a donnés !

Un jeune, bronzé, manche de chemise, lunettes de soleil, a remplacé Andy. Il semblait échoué d’une plage californienne. Il se donnait l’air cool, a commandé un café-latte à l’une des demoiselles qui pirouettent dans la salle « quelqu’un désire-t-il une boisson ? ».

Il sirotait son café au lait d’une allure si décontractée que soudain il lui échappa : « Oh, sorry ! » et l’on vit le café se répandre sur TOUTE la table, les cartes, le tapis en une énorme flaque qui s’agrandissait en direction du dealer paniqué.

-         Superviseur, superviseur, vite, vite, des serviettes.

On lui apporta trois ou quatre linges bruns puis encore quelques-uns. Le café semblait sourdre de partout. Les gens contemplaient ça d’un air médusé. Certains aidaient maladroitement à pomper le liquide, surtout pour ne pas risquer d’en voir dégouliner sur leur pantalon. Le jeu a repris. Il faudrait au minimum un tremblement de terre d’une certaine importance pour interrompre une partie de poker. Finalement le bellâtre, confronté à la perte de ses jetons qui suivit celle de son café, s’est levé et a disparu dans les couloirs du Bellagio.

Un autre joueur, sur le point de partir, était disposé à vendre ses jetons à un nouvel arrivant. Ce dernier lui a tendu un billet de cent dollars puis a soigneusement vérifié que le rack de jetons reçu en échange soit plein. L’autre faisait mine de s’offusquer :

-         Faites-moi confiance.

Il n’obtint qu’un petit ricanement comme réponse. Le superviseur, qui passait par là, a synthétisé d’une brève répartie les limites de la confiance :

-         C’est un joueur de poker.

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21 avril 2009

Les queues du Bellagio

J’avais oublié à quel point les Américains sont gros. Dans l’avion je ne sais pas comment certains s’y prenaient se glisser entre les accoudoirs d’un unique siège, la gravité sans doute. Mais à l’arrivée ils réussissaient à s’en extirper. Mystère. Tout est fait pour dissuader quiconque de bouger. A l’hôtel, suprême innovation technologique, on n’a même plus besoin de tirer les rideaux à la force du poignet : une commande électrique les actionne. Pour les voilages, un poussoir a également été prévu pour s’assurer que personne ne se trouve devant la déplaisante perspective de devoir fournir un effort musculaire gratuit, en dehors d’une salle de fitness. 20060417_Las_Vegas_Bellagio

Ce matin à dix heures, l’attente devant l’entrée du buffet me paraissait durer environ deux heures. Pas grave, j’avais l’intention d’aller à l’extérieur au Pool café  de la piscine. Coup de chance, il n’y a pas foule, la queue me paraît pour une fois raisonnable. Les gens, plus jeunes qu’à l’intérieur, sont d’un abord agréables. Ils engagent naturellement la conversation.

-         Vous êtes là depuis longtemps ?

-         Non, je viens d’arriver.

-         Ah, comme nous.

-         Vous étiez déjà ici ?

-         Oui, il y a trois ans.

On progresse un peu. Des placeurs s’avancent. Les minutes s’égrènent tranquillement. Le groupe de jeunes à côté de moi s’étonne un peu que je vienne de Suisse.

-         Et vous travaillez ici ?

-         Non, je suis en vacances.

Ils ont l’air un peu empruntés. Celui qui doit être un chef les fait venir.
   -         
Et moi, je peux m’asseoir où ?

-         Vous ne participez pas à l’entraînement ?

-         Je voulais prendre le petit déjeuner.

-         C’est que... le café n’ouvre que jeudi.

-         Comment ça ? Mais la queue ici à l’entrée ?

-         Oh, ça ! C’est un exercice en prévision de l’ouverture. Le buffet ou le Café Bellagio sont à disposition.

Demi-tour, je me rabats dans les froids couloirs climatisés, direction le Café Bellagio. La file est un peu plus courte que celle du buffet, une bonne heure sans doute. J’ai mal dormi dans une chambre encore enfumée, avec en prime le bruit du chantier géant du City Center, l’accès à la terrasse est fermé et je devrais me farcir plus d’une heure de queue pour un petit déjeuner, le séjour ne s’emmanche pas trop favorablement. Tout problème a sa solution. Je suis venu pour jouer, on va y aller au bluff. Je me rends au bureau de la salle de poker abattre une dernière carte.

-         20090408_Las_Vegas_queue_buffetBonjour, avez-vous un ticket pour ne pas faire la queue des restaurants ?

-         Un « line-pass » ?

-         Oui, c’est ça.

-         Il signe un petit bristol qu’il me tend. Voilà.

-         Merci.

Je retourne au buffet par la ligne VIP. Temps nécessaire : trois minutes. Une de mes plus belles enchères.

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19 avril 2009

Genève – Las Vegas

Dans les avions, interdiction de dormir. C’est du moins la règle tacite appliquée : dès que j’essaie de fermer l’œil, une voix aiguë et hachée expulsée des haut-parleurs m’arrache à mes débuts de rêve. Elle précise la température extérieure, l’altitude de croisière, l’heure à destination, le temps qu’il fait et qu’il pourrait faire ainsi que toutes sortes d’autres renseignements que nous pourrions trouver sur l’écran devant nous si nous le désirions.

D’une certaine manière, les Etats-Unis sont une gigantesque prison où l’on se rend volontairement. Les décisions des matons à l’entrée, aussi arbitraire soient-elles, sont irrévocables. Dans l’avion déjà on appose son paraphe au bas d’un formulaire par lequel on s’engage à renoncer à tout recours, par quelque voie que ce soit, contre la décision du Bureau des Douanes. Si l’on ne signe pas, on renonce de fait à toute possibilité d’entrer dans ce grand pays de libertés. Je confirme donc que j’ai l’intention de pénétrer aux Etats-Unis, ce qui n’est pas vraiment original pour le passager du vol Genève – New York que je suis.20060409_Las_Vegas_148_avion_N_Y_mini

A Newark, après une heure dans la queue principale, on attend dans une file secondaire que le fonctionnaire auquel un aiguilleur (au sol) nous a attribué, illumine notre horizon d’un « next ». On a alors l’autorisation de franchir une ligne rouge et de lui présenter humblement le formulaire 94A vert ainsi que le 186 blanc dans l’espoir de l’y voir déposer le tampon de détention qu’ils appellent tampon d’entrée.

-         Mets (ou mettez, difficile de se déterminer d’après l’intonation) ta main droite ici. Les quatre doigts, ok... le pouce... la main gauche.

Ils possèdent maintenant mes empreintes avant que j’aie eu l’occasion de me rendre coupable de la moindre irrégularité. Je les avais pourtant assurés par écrit, en mon âme et conscience, sur le formulaire 94A que je n’avais aucunement l’intention de commettre le moindre acte répréhensible sur le sol des Etats-Unis, que je n’avais jamais fait de séjour en prison, ni voler, ni tuer personne, même avec une bonne raison.

Le vol New York - Las Vegas confirme ma première impression : la nourriture ressemble sans doute grosso modo à celle que l’on peut s’attendre à se voir servir dans certaines prisons de seconde zone, bien qu’une émeute doublée de la prise en otage du cuisinier en serait une conséquence prévisible. Je ne m’étais pas imaginé qu’il fût possible de trouver les ingrédients nécessaires pour faire une sauce aussi rebutante. Le sandwich-barbecue à la dinde que l’on nous sert se compose d’un pain mou rempli d’un hachis produit à partir de morceaux de dinde selon les indications de l’emballage. Le tout est mélangé à une substance brunâtre dont l’arôme tire sur le moisi doublé d’un goût de brûlé. Une sorte de tour de force anti-gastronomique. Côté boisson je me suis tout de suite adapté car je pense à demander « sans glace s’il vous plaît ». Je reçois ainsi un regard étonné et une boisson froide plutôt qu’un verre de glaçons aromatisés.

Le voyage, vingt-deux heures porte à porte, est long, mais la récompense, Las Vegas est au bout du fuselage. On domine les monts rougeâtres des déserts du Nouveau Mexique et de l’Arizona. Les capuchons blancs des sommets des Rocheuses soulignent l’horizon. Deux heures du matin chez nous. Ici le soleil n’est toujours pas couché. On survole des étendues inhabitées avant d’apercevoir, posées sur un sol aride et sablonneux, constructions dérisoires vues d’en haut, les tours, blocs et pyramides de ce lieu de démesure, Las Vegas.


20060410_Las_Vegas_150_vol_Nevada_mini

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