Peut-être y avez-vous déjà été sensibles : on croise quelqu’un que l’on connaît vaguement, on lui lance « Salut, tu vas bien ? », il répond « Ah salut, ça va bien, et toi ? », on confirme « Oui oui, merci » et chacun continue son chemin. Je viens d’avoir mon anniversaire. Je fréquente de plus en plus de gens qui, quand je leur demande « Comment ça va ? », pensent que je m’intéresse réellement à leur bobos et me répondent d’un ton grave « J’ai finalement décidé de me faire opérer du genou », ou « Ma hanche est encore douloureuse » ou « Mon épaule, toujours pareil ». Je dois prendre un air compatissant, faire semblant d’être au courant, lui souhaiter un bon rétablissement, lui dire que ce n’est pas drôle la vie en évitant absolument d’ajouter « mais bon, pour ce qu’il t’en reste... ». Dans mon entourage, la proportion de personnes souffrantes a mystérieusement augmenté.

L’autre jour, j’ai une fois de plus prononcé la formule fatale « Bonjour, vous allez bien ? ». Je me préparais à compatir au malheur de mon interlocuteur. Dans ma tête, des répliques possibles se bousculaient déjà : « Oui je comprends », « ça ne doit pas être simple », « je n’aimerais pas être à votre place », « Quel courage » ou une baliverne du genre. Surprise, aucune réaction de la personne que je venais de croiser. Je me suis retourné. Non rien. Soudain la personne s’est rendu compte de ma présence. L’explication, limpide, évidente, désarmante, s’est imposée aux premiers mots prononcés : « Hein, quoi ? Vous me parlez ? C’est que, excusez-moi, je n’entends plus très bien, surtout de l’oreille gauche,... ». J’ai senti que je devais dire quelque-chose : « Ah bon, depuis longtemps ? ». J’ai oublié sa réponse, moi-même, j’ai tendance à perdre un peu la mémoire. Vous voulez savoir à quoi je le remarque ? Attendez, attendez, ne partez pas. Euh... je crois que je ne m’en souviens plus.