Chaque fois que je croise une jolie fille, je me demande si c’est une pute. Un regard à celui qui l’accompagneLas Vegas 128 permet souvent de répondre à cette question. Celle de cet après-midi est seule à la table de poker. Elle se débrouille bien et rafle pas mal de jetons. Le plus débile de la table minaude à ses côtés. Avec son air de duplicité sous sa calvitie naissante, on dirait qu’il grimace même quand il sourit. Elle lui répond, elle rigole à ses remarques banales : c’en est une ! Le gars lui chuchote quelque chose à l’oreille, elle acquiesce. Il se lève avec son rack de jetons et rejoint sans doute sa chambre.

Des serveuses nous apportent tout ce que l’on désire, pourvu que l’on joue. L’une d’elle me tend une bouteille d’eau. J’avise sur son plateau des bouteilles quasi identiques à celle que je viens de recevoir.
− C’est quoi la différence ?
− Oh, celles-là vous devez les payer.
− Ah bon, alors je vais garder celle-ci.

Je croise aux toilettes un type à queue de cheval un peu négligé. Je suis content de pouvoir me dire qu’il n’est pas à ma table quand, en partant, je le vois se moucher bruyamment dans ses mains.

Retour du souper. Une espèce de gros bébé criard avec d’énormes nichons n’a de cesse de tenir toute la table au courant de ses pensées. On joue à dix dollars vingt dollars mais elle a répété environ une dizaine de fois qu’elle est sur une liste d’attente pour jouer à vingt-quarante. Son accent nasillard du Sud s’entend dans tout le secteur quand elle s’adresse familièrement au dealer en lui tendant un jeton de cinq dollars :
− Honey, can you chop it (Chéri, tu peux faire de la monnaie) ?
Avec dix kilos et vingt décibels de moins, elle pourrait passer inaperçue, voire même éveiller le désir de faire sa connaissance. Là, elle donne juste envie de fuir... avec ses jetons. Je n’ai l’occasion de ne lui en prendre que quelques-uns. Elle se plaint autant que celle qui est partie fâchée après avoir perdu un pot contre elle. Elle commentait alors d’un ton suffisant : « Quand on ne supporte pas de perdre, on ne s’assied pas à une table de poker. Ça fait plus de quinze ans que je joue, on gagne, on perd, chacun est libre de prendre les risques qu’il veut avec son argent ! » Elle est moins grand-seigneur quand ses as et dix se fracassent sur mes as et roi, prévisibles après mon 3 bets pré-flop (3 paris avant de voir les cartes).

Une bimbo, seins siliconés, lèvres botoxées, faux ongles et cils artificiels de cinq centimètres, vient d’arriver. Elle donne l’impression de contrôler ses mimiques pour ne pas faire craqueler son maquillage. L’ambiance se crispe un peu à la table.

Las Vegas 061Bien au-delà de minuit, quand j’arrive au premier tiers du couloir ouest du septième étage, en vue de notre chambre numéro 7094, je me heurte à une espèce de catcheur en veston grenat, talkie-walkie collé à l’oreille, posté en tandem avec un autre vigile quasi en face de notre porte. Il apostrophe une jeune fille blonde, bronzée, mini-jupe, décampant de la chambre 7097.
− C’est bon, vous avez toutes vos affaires ?
− Oui, oui, répond-elle en filant vers les ascenseurs, aussi hâtivement que ses hauts talons le lui permettent.
Encore un qui n’aura pas éjaculé aussi discrètement qu’il l’aurait souhaité dans un hôtel aux Etats-Unis.