En général, quand j’arrive à une table de poker et que je dis « Bonjour », les gens me regardent avec des yeux surpris, sans rien répondre. Après quelques heures de jeu, je me lève, prends mes jetons et leur souhaite « Bonne chance » avant de m’éloigner dans un silence indifférent.Las Vegas 070

Parfois, l’un d’eux s’adresse à moi pour relater un bad beat ou un épisode de sa vie. Dans le hall du Bellagio, un monsieur donne l’impression de s’ennuyer dans le fauteuil voisin du mien. Il prend conscience de ma présence et, dès qu’il apprend que je joue au poker, se met à parler des championnats du monde qui ont lieu au Rio. Il ne se soucie pas de savoir si j’y ai participé ou si mon frère est toujours en lice. Il me relate en détail comment ses deux dames n’ont pas tenu face aux trois valets de son adversaire aux championnats du monde… il y a dix ans. C’est énigmatique d’essayer de concevoir en vertu de quel phénomène il se figure que son histoire puisse un tant soit peu intéresser un inconnu. Il se lance dans un résumé de sa biographie.

       Quand je vivais à Amsterdam, je dirigeais un cercle de jeu. J’avais l’habitude de reverser dix pour cent de leurs pertes aux joueurs. Ils ne repartaient jamais broke, comme ça, ils revenaient !
Je pense qu’il se débrouillait pour récupérer plus que dix pour cent.
       Vous n’avez jamais eu d’ennuis avec la police ?
       Parfois il y avait une descente. On fermait et on rouvrait juste après au même endroit.
Manifestement, le tenancier du cercle de jeu clandestin ne devait pas être le seul à y trouver son compte. Il a également vécu au Mississipi et au Texas. Maintenant il est retraité. Comme je me retire, je n’apprendrai pas où lui-même s’est retiré.

Las Vegas 131A l’aéroport McCaran, le 16 juillet, un petit gars couvert d’un canotier, vêtu d’un T-shirt psychédélique, les yeux dissimulés derrière des lunettes à la Woody Allen, nous aborde dans la queue de la British Airways. Avec son accent chantant de Narbonne, il nous raconte sa découverte des WSOP (World series of poker), dont l’inscription a été réglée grâce à une qualification gagnée sur Internet. Il est tout ébloui d’avoir côtoyé des grands noms du poker, d’avoir joué à la table de Phil Hellmuth. Dans le civil, il est facteur. C’est la première fois qu’il vient aux Etats-Unis. Il se balade avec une sacoche en bandoulière.
On le retrouve au Burger King où l’on patiente avec un bon de neuf dollars octroyé par British Airways comme compensation pour un retard de deux heures. Il nous livre quelques-unes de ses impressions : « C’est difficile de se faire comprendre quand on ne parle pas l’anglais. » ou bien « C’est drôle, quand on entend parler les Japonais, ça fait "Gnagni gnagna gnigni yanyii… " et ça veut dire quelque chose. » Il y a encore une question qui le travaille : « Dites-donc, je comprends pas quelque chose : à l’agence, ils nous ont dit qu’on allait récupérer les neuf heures de décalage au retour. »

On s’est encore gardé mutuellement les sacs, on lui a souhaité bon voyage puis, samedi soir à vingt-trois heures, on a embarqué dans l’avion. A vingt-deux heures dimanche, on est arrivé à Genève, avec un changement à Londres après un voyage de quatorze heures.

McCaran LV