Après la traversée de la route de Florissant en suivant soigneusement les lignes jaunes, on s’est engagé sur l’îlot piétonnier dechauffard la rue de Contamines afin de longer le parc Alfred Bertrand. On a finalement atteint la chaussée, ce qui n’était pas une mauvaise chose pour une camionnette Mercedes, avec Rayan au volant. La marche arrière à contresens n’avait pas excédé cent mètres, largement suffisant pour assurer prestement nos ceintures de sécurité.
Rayan ne roulait pas très vite, ce n’était pas nécessaire pour arriver avant minuit et quart à la gare Cornavin. Aux carrefours, un bref coup d’œil lui suffisait pour s’assurer que le passage était libre. Il croyait que les feux rouges ne concernaient pas les transports publics et, comme il nous amenait à la gare, il considérait logiquement que son véhicule faisait partie de cette catégorie.

Ion m’avait gentiment cédé la place à l’avant. Un saut sur son siège arrière et un petit cri rythmèrent une manœuvre d’évitement.
− Qu’est-ce qu’il y a ?
Comme Rayan s’était tourné vers l’arrière pour poser la question, on lui assura que « non ! non ! rien du tout, tout va bien. »
− Ah, bon. Vous en voulez un peu ?
Il s’était mis à boire au goulot d’une fiole. Une odeur enveloppante de whisky se diffusa dans l’habitacle.
− Non merci, c’est gentil.
− Ah, bon. Moi j’aime bien un p’tit coup de temps en temps, ça me réveille, je commençais à m’endormir.
Il profitait des bouts droits pour ajuster son chapeau ou farfouiller dans la boîte à gants. Un bref coup d’œil et, malgré un feu au rouge, Rayan coupa la route aux voitures d’en face.
− T’as pas vu le feu ?
− Oui… mais il était orange.
− Il était rouge depuis longtemps.
− Peut-être, mais pas pour les taxis.
Il frôla quelques carrosseries puis bifurqua dans une ruelle adjacente.
− Tu continues pas tout droit sur la gare ?
− Non, non, je connais des raccourcis.
Trois ou quatre zigzags et, quelques coups de volant plus tard, l’enseigne gare Cornavin se détacha enfin sur la façade du gros bâtiment de l’autre côté de la place.
− Attention !
C’est Ion qui venait de crier.
− Le con !
Là, c’est Rayan qui en voulait à un chauffeur de taxi qui tentait de suivre une voie réservée aux taxis, juste au moment où il avait décidé forcer le passage devant la gare.
− Il pourrait regarder ! Qu’est-ce que ça peut lui faire d’attendre un peu ! Il voyait bien que je voulais passer.
Concentré sur son freinage d’urgence, le taximan n’avait même pas klaxonné. On constata que la camionnette était munie de freins : Rayan venait de les actionner pour s’immobiliser sur le passage pour piétons, juste devant l’entrée principale de la gare. Tous les doutes que nous avions sur la possibilité d’arriver à temps s’étaient dissipés : il nous restait quinze bonnes minutes pour attraper notre train.