A Milan, quatre retraités se sont installés dans le compartiment voisin du nôtre. La cinquième place réservée se trouvait dans notre compartiment. Quelques minutes plus tard, un monsieur est arrivé.
— Ah, tu as tiré la mauvaise place ! se sont moqués les premiers.2012
— Non, non, ça va très bien.
Il avait l’air gentil et aimable. Rapidement, on a su qu’il avait deux filles et que, ma fois, avec trois femmes à la maison, il devait faire preuve d’autorité. Alors il était sévère, et son épouse encore plus : fallait faire tourner la baraque.
— Mais elles sont reconnaissantes. Il y en a une qui est à Berne, elle travaille dans le département de madame Doris Leuthard. Elle est bien madame Leuthard. Mon autre fille, elle est partie en Turquie avec son mari. Madame Calmi-Rey l’a même pas convoqué avant son départ. Elle aurait pu le voir ; quand même, on doit parler aux gens. Dans le canton de Vaud, vous avez des bons magistrats, Maillard, Broulis, Leuba. On peut vous envier à Genève.
Les quatre à côté s’enquéraient de temps en temps :
— Il vous fatigue pas trop ?
— Non, non, ça va.
A Stresa, il nous avait révélé l’emplacement de son chalet : en Valais, dans le val de Bagnes.
— On se chauffe aux pellets, c’est plus économique, il faisait froid, moins 12, moins 16, l’hiver passé.
Olivia a tenté, deux ou trois fois, d’ouvrir un livre posé sur ses genoux, qu’elle s’est résolue de refermer à chaque fois.
— Mais, vous voulez lire peut-être, je vous dérange.
— Ben, euh…
— Je suis né à Fribourg, on avait l’habitude de parler. On était onze frères et sœurs. Je me rappelle quand j’avais sept ans, on avait pas tout ce que les jeunes ont aujourd’hui, il faut dire que j’ai soixante-dix-sept ans. Mais on peut pas se plaindre. Comme m’a dit un copain : « notre plus grande richesse, c’est la santé, mais on s’en rend pas compte. »
A Domodossola, il était en train (c’est le cas de le dire) de nous raconter que sa fille avait fait des remplacements.
— Ben, à vingt-trois ans, c’est pas évident. Faut avoir de l’expérience, du vécu. Une fois ma fille, elle a prétendu qu’un prof. avait été injuste avec elle. Elle s’est plainte. Ben je lui ai dit : « On va aller le voir ce prof. » J’étais prêt à y aller tout de suite. Ben elle a plus voulu, elle savait que j’allais pas y donner raison ; quand elle a vu que je marchais pas, elle m’a avoué qu’elle avait essayé de raconter des histoires. Ben, les jeunes, ils nous sont reconnaissants après…
Il avait eu l’occasion de côtoyer le monde politique :
— Quand j’arrivais au Conseil municipal avec mon collègue, lui il était quartier-maître, on nous disait : « Salut les fédéraux ».
Leah brûlait de lui signaler que son père avait écrit un livre, Poker Blues. Elle a tenté plusieurs fois d’interrompre le flux de paroles :
— Vous aimez lire ?
— La lecture, les adolescents, ils devraient lire les classiques.
A Brigue, il nous indiquait qu’il avait été facteur, responsable d’un secteur mais pour les paquets, c’est plus grand que pour les lettres.
— On connaissait les gens. Je me rappelle une fois un lundi j’apportais un paquet chez une dame. J’ai sonné, j’entendais comme un gémissement à l’intérieur ; j’ai frappé, personne est venu. J’avais l’habitude de boire un jus d’orange, un p’tit verre, jamais d’alcool. Je suis allé chercher le concierge qui a ouvert. Quand on est entré dans l’appartement, on a vu que la dame était tombée de son lit et ne pouvait plus se relever. Depuis le samedi, vous vous rendez compte. Heureusement elle avait pu tirer une couverture sur elle. Je vous dis pas ce qu’il y avait sous la couverture, depuis deux jours ! Il a fallu ouvrir la fenêtre. Sans moi, elle serait morte la petite dame.
Ses compagnons d’à côté lorgnaient notre banquette d’un œil dubitatif.
— Ça va ?
Ils n’attendaient pas vraiment de réponse et poursuivaient leur partie de rami.
Leur ami nous confiait qu’il gagnait quatre, cinq mille francs, à l’époque.
— On n’était pas riche mais on avait ce qu’il nous fallait. Ça faisait plus qu’aujourd’hui. Il y avait moins de tentations qu’aujourd’hui.
Il a dressé un petit inventaire avant de poursuivre :
— Quand on a tout, comme nous, faut être généreux. Je donnais souvent deux ou cinq francs quand je voyais quelqu’un dans la rue. Mais maintenant, il y en a partout. On veut bien payer des impôts, mais pas pour tous ceux qui travaillent pas. Une fois une petite gamine me réclame des sous pour manger. Je lui donne deux francs. Elle me dit : « Vous pouvez pas me donnez plus ? » Eh bien, de rage, je lui ai repris les deux francs.
A Sion, on était informé que dans la ferme fribourgeoise où il avait vécu enfant, ils élevaient des poules et qu’ils en tuaient environ quarante-cinq par année. A Montreux, il avait précisé qu’ils possédaient un congélateur.
On a encore eu le temps, avant d’arriver, de compatir à ses problèmes d’audition.
— Mes filles, elles me demandaient : « Papa, pourquoi tu mets la télé si fort ? »
A Lausanne, qu’il aime beaucoup, on s’est souhaité une bonne suite de voyage. En descendant du train, il nous a semblé entendre le bourdonnement de la conversation qu’il poursuivait tout seul dans le compartiment. Peut-être que pour lui, ça ne faisait pas une grosse différence.
« Vous le connaissiez ? » nous a demandé notre nièce, à qui on relatait l’épisode. Je lui ai fait la réponse qui me paraissait le mieux convenir : « Maintenant, oui ».