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Dans le taxi remontant le Strip, une affichette vantait le spectacle du @ theater, « le premier de tous les grands shows de Vegas, du moins, comme le précisait les petites lettres, lorsqu’ils étaient classés par ordre alphabétique ». Le visage bougon du chauffeur se dérida juste avant l’encaissement du pourboire. La musique du hall de l’hôtel vrillait les tympans. Les employés avaient l’air aussi réjouis de nous voir venir enrichir leur patron qu’ils l’avaient été avec les trois mille autres clients juste arrivés. Aux tables de jeu, les éternels mêmes joueurs nous accueillaient, nous et notre porte-monnaie. Bienvenue à Vegas.

A l’intérieur des casinos, malgré un gros pullover et des pantalons, on regrettait presque les températures record de cette année, environ soixante degrés au soleil.

Au vu de notre numéro de réservation KHE 2157890, le restaurant Bartoloto du Wynn était paré pour personnaliser l’identification de chaque individu sur notre planète. On voyait clignoter les dollars dans les yeux du serveur tandis qu’il nous énumérait les noms des poissons méditerranéens, fraîchement débarqués du dernier avion. A vingt-deux dollars les cent grammes, tout en nous présentant un chariot, il calculait son pourboire potentiel plus rapidement qu’une machine à sous.
— Celui-ci est formidable.
— Et il est à combien ?
— Cent quarante dollars, il est vraiment délicieux. Nous sommes vraiment heureux de vous avoir ici.

On se décida pour des pâtes à soixante dollars la portion, et du vin à près de cent dollars la bouteille, une des moins chères de la carte. Ce choix nous valut une chute d’une soixantaine d’étages, la hauteur du Wynn, dans l’estime du serveur. On s’en sortait toutefois mieux qu’au Prime du Bellagio où la bouteille de Romanée-Conti aurait été à nous pour 58'370 dollars. Dans la rue, les clochards, eux, se contentaient d’un dollar.

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Le long du boulevard, le boulot de rabatteurs était resté l’apanage des Mexicains, importés par fourgon, puis jetés à la rue par les hôtels en récession. Ils sont tolérés car ainsi personne n’engage de frais pour leur rapatriement. Le proxénétisme étant interdit, ils n’ont toutefois pas droit à la parole et se contentent d’agiter des cartes de visite suggestives au passage des touristes.

A la salle de poker du Bellagio, l’un des joueurs avait l’allure, les gestes et la prestance d’un parrain mafieux. Les habitués étaient nombreux à venir le saluer. L’un d’entre eux, balafre sur le visage, lunettes noires, revenait régulièrement relater ses coups malchanceux. Après une heure de ce manège, quelqu’un suggéra au parrain d’aller un peu à l’écart pour écouter une nième bad beat. Le balafré resta impassible quand son boss laissa tomber d’une voix égale :
— Faites attention à ce que vous dites, il pourrait vous arriver quelque chose de bien pire qu’une bad beat !

Au Mob museum, musée de la mafia, l’emblème du musée était l’image d’un borsalino et d’un képi d’agent : « Chaque histoire présente deux faces ». Quelques maximes destinées à rendre les gens plus sages étaient affichées, notamment « Un secret connu de deux personnes peut rester un secret si l’une des deux disparaît ». 

Depuis le taxi descendant le Strip en direction de l’aéroport, on apercevait, dominant la route, une affiche géante de Steve Wynn.
Le vieux chauffeur, un ex-Français des colonies aux certitudes bien établies, lui accorda à peine un regard dédaigneux.
— Ici, tout vient de Howard Hughes, tout appartient à sa fondation.
— Et la Trump tower ?
— Trump est de New York. Lui aussi doit tout à Hughes. 

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Laissant derrière nous l’hôtel le New York, on s’est envolé pour la ville de Trump, où les musées et les boutiques auront raison des dollars qui nous restent.

A Las Vegas, avec ou sans Hughes, des hordes de touristes continueront de déverser des tonnes d’argent, donnant tout son sens à la devise de l’Etat du Nevada, the Silver State, tant que les filons ne seront pas épuisés.