Je suis juste arrivé avec une minute et demie d’avance pour monter dans le train suivant celui que j’avais prévu d’attraper. Je me rendais ce week-end à Zurich, aux championnats suisses de backgammon bis, ceux de l’Association suisse de backgammon, à ne surtout pas confondre avec sa concurrente de Montreux, la Fédération suisse de backgammon.
Voyage sans histoire, mais arrivée compliquée par la consultation de l’application Plan de l’iPhone. Elle m’a envoyé par le S-Bahn en direction de Schaffhouse alors qu’il fallait aller direction Baden, comme me l’a expliqué de vive-voix, à l’ancienne, devant la gare Stadelhofen, une habitante de Zurich. Elle ne réussissait pas non plus à déterminer l’itinéraire pour l’hôtel Renaissance sur son iPhone. Demi-tour, retour à la Hauptbahnhof, un arrêt de plus dans la direction opposée. L’espoir demeurait d’arriver à temps pour les inscriptions.
Le quartier était bien moins accueillant que celui d’où je revenais. Il tenait de la banlieue d’affaires, traversée par des voies de circulation pratiquement inaccessibles aux piétons, bordées d’immeubles et de tours derrière des parkings mal éclairés. L’hôtel Renaissance Tower est situé dans une rue qui porte bien son nom de rue du turbin ou rue de la turbine, en allemand Turbinenstrasse. Il s’apparente plus à un business-hôtel qu’à l’hôtel de charme dont on rêve pour le week-end. Tout y est fonctionnel. Ma chambre était un petit studio comportant un cagibi salle-de-bain, sans porte, aux murs en plastique brun-vert imitant un bois tropical. La clé était une carte donnant accès aux ascenseurs, permettant de faire fonctionner la lumière, et possédant le code qui ouvrait la porte numéro 625, au sixième étage, d’où je bénéficiais d’une vue sur les parkings et deux ou trois immeubles de verre alentours.
Au bar, je me suis fait servir, sur une table basse, un snack que je distinguais à peine dans la lumière tamisée. La musique, très forte, offrait aux rares clients l’opportunité de passer la soirée sans avoir à se creuser la tête pour tenir une conversation, qui aurait été inaudible pour leur vis-à-vis. Le service, par un grand gaillard ne parlant ni français, ni allemand, était utilitaire et impersonnel.
Dans un coin, une dame portait un surprenant petit chapeau tenant de la minerve à l’envers et du voile islamique. Elle fut rejointe par tout un groupe accoutré d’un couvre-chef identique, sauf pour leur chef ! Il s’agissait de l’uniforme des hôtesses d’une compagnie d’aviation, faisant escale dans ce lieu, qui leur rappelait sans doute Singapour, Denver, Londres ou Dehli et évitait à quiconque, d’où qu’il vienne, tout sentiment de dépaysement.
Au deuxième étage, dans un des locaux de réunions, utilisé pour la circonstance comme salle de backgammon, les joueurs faisaient des allers retours dans l’attente de commencer leur match. La terrasse donnait sur un chantier, à deux pas, et une cheminée d’usine, qui fumait au loin. On jouerait avec une montre. Une seule paire de dés suffisait pour deux joueurs. J’ai déposé deux dés sur le plateau de jeu devant mon premier adversaire et je suis allé chercher de quoi écrire. A mon retour, trente secondes plus tard, les dés de précision, l’un orange, l’autre mauve, avaient disparu. Je jetai un coup d’œil dans les gobelets, puis j’ai demandé à mon adversaire s’il avait remarqué quelque chose.
- Non, je n’ai rien vu, me répondit-il.
Il fit mine de chercher dans ses poches et ajouta :
- Mais je n’ai vu que deux dés en tout, tu n’en avais pas quatre dans la boîte.
Furieux, je pris l’organisateur à témoin :
- Si c’est comme ça, je ne viendrai plus aux tournois de backgammon.
Il s’enquit de la couleur des dés.
- C’est rare, regarde si quelqu’un joue avec des dés comme les tiens, tu les reconnaîtras.
Il fit ensuite une annonce :
- Quelqu’un a-t-il emprunté involontairement une paire de dés ?
Pas de réaction. 
- Volontairement ?
Un petit brouhaha.
Quand, je revins à ma place, il n’y avait rien de plus. Mais par terre, sur la moquette devant la table, les dés avaient miraculeusement réapparu. Ils ne m’ont pas empêché de perdre mon match.
Dans l’édifice de ciment et de verre, tout a été programmé pour notre confort : la température des pièces, la climatisation, l’air qu’on respire. On ne pouvait pas modifier la proportion d’oxygène à disposition en ouvrant la fenêtre, qui consistait en une plaque de verre soudée à la paroi. Dans ma chambre, le ronron régulier de la climatisation restait audible, ainsi que, du couloir, les badaboums des portes voisines qui claquaient à chaque fermeture. Elles n’ont pas de poignées et se rabattent automatiquement.
Le lendemain, samedi, peu après neuf heures, j’ouvris les rideaux. Surprise ! L’environnement était encore, si c’est possible, plus cafardeux que la veille. Il pleuvait, le ciel, les parkings, les rues et les immeubles, tout était uniformément gris. Une petite musique d’ascenseur m’accompagna dans les couloirs vides de l’hôtel. Si l’on ne craignait pas le petit crachin, on pouvait risquer un pied dehors. D’en bas, les palissades des chantiers environnant nous empêchaient de distinguer un horizon au-delà des murs couverts d’échafaudages.
Dimanche, je pris le petit déjeuner dans la salle du restaurant où quelques clients s’étaient égarés. Deux hommes d’affaire canadiens regardaient au dehors tomber la neige, qui leur rappelait leur pays. Un serveur thaïlandais leur affirmait préférer les trente degrés qu’il allait, sous peu, retrouver lors d’un congé qu’il passerait à Bangkok. Deux ou trois joueurs de backgammon occupaient chacun un coin de la salle. Une famille, attablée devant une des fenêtres donnant sur le chantier abandonné le dimanche, avait dû se tromper d’hôtel. Une musique assez forte garantissait que les gens ne s’attardent pas trop.
Dernier match du week-end, perdu comme les autres, de manière un peu plus curieuse. Le match se jouait en cinq points. Mon adversaire avait miraculeusement évité d’être mené 4-0. A 2-0, il m’avait redoublé à quatre alors qu’il était en retard. Il a ensuite gagné la partie, ainsi que la suivante pour m’éliminer du tournoi. Il n’a pas fait des erreurs, il n’a pratiquement pas joué un seul coup correctement. Consolation de dernière minute : avec mes deux partenaires allemands Claus et Christian, nous avons remporté, lors de l’ultime joute, le titre de champions suisses par équipes. Il faut dire que les deux étaient les meilleurs joueurs du tournoi, ce qui a contribué à limiter le niveau des joueurs affrontés.
Ce week-end me laissera des souvenirs uniques. L’avantage du séjour à l’hôtel Renaissance, c’est que j’ai éprouvé autant de plaisir à repartir qu’à arriver.

Petite galerie photos de l'endroit

2012

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