Des double-vitrages ont été installés, mais le reste est demeuré d’origine, comme dans les années septante. Avec la patine du temps : les murs se sont décrépits, les tapis rouges, dont les arabesques vertes, noires et bleues forment de larges motifs, se sont élimés, sauf à partir du deuxième étage, d’où ils étaient carrément absents. Le Wifi fonctionnait comme s’il datait de la même époque. Le personnel également : accueil chaleureux, sourires empressés, propreté irréprochable.

L’ascenseur, lui, ne bénéficiait pas encore de la mémorisation des étages, invention légèrement postérieure aux années septante. Après un temps infini, quand il finissait par arriver, on avait une fraction de seconde pour ouvrir la porte avant qu’il ne reparte vivre sa vie dans les étages. Je pressai le bouton pour monter. La cabine aboutit jusqu’à moi, je réussis l’ouverture réflexe de la porte. Trois personnes étaient compressées à l’intérieur. Une dame parut interloquée :

-    On n’a même pas eu le temps de descendre au sous-sol !

-    Ah, dis-je en refermant la porte.

Et hop, j’aperçus l’ascenseur qui remontait tout son monde d’où il venait.

Au petit déjeuner, les croissants étaient destinés aux clients les plus matinaux. Quand on arrivait, il n’en restait que l’odeur.

-    Est-il possible d’avoir des croissants ?

-    Oui, mais ça prend au moins dix minutes.

-    Ah, bon.

On hésitait. La demoiselle nous encouragea :

-    Oh, vous savez, on a le temps.

Seule une partie de la clientèle, peinant à se laisser glisser sur le banc du jacuzzi dans les bains thermaux, était plus ancienne que le mobilier de l’hôtel.

Au sommet de la Gemmi, on voyait passer quelques avions militaires. C’était pendant les heures de bureau, les pilotes suisses étaient au travail. Des types avec des objectifs gros comme des canons de DCA visaient le ciel.

-    Que photographiez-vous ?

Un des gars, barbu, redingote verte, air de naturaliste, me répondit avec un fort accent suisse-allemand :

-    On attend le, euh… une sorte de gros animal.

-    Un aigle ?

-    Non, c’est comment déchà ? demanda-t-il à son voisin.

-    Le gypaète barbu.

-    Voui, c’est ça. Il fien tous les quarts d’heures.

J’ignorais que les gypaètes barbus fonctionnaient sur le modèle des coucous suisses.

-    Je n’en vois pas.

-    Ach, non bien sûr. C’est parce que c’est entre deux quarts d’heures.

Le tea-room au village avait une paroi rose bonbon. Les enseignes des bistrots formaient le mot « Bar » avec des tubes de néon de couleur, et la discothèque avait un mobilier de saloon, comme dans les années septante. Pour accéder à Loèches, on a suivi une route taillée dans le rocher. Sans cette route, personne sans doute n’aurait encore découvert, dissimulé là-haut comme un Machu Pichu helvétique, un village avec ses maisons et ses habitants. Pas de jonction avec une autre station, une bourgade lovée au pied de parois vertigineuses, tirant ses revenus des eaux thermales sortant chaudes du sol, comme les geysers d’une autre île, l’Islande.

photographes

 

 

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