Le 28 avril, je me suis rendu compte dans le train Genève – Lausanne que je n’avais plus mes lunettes. Des lunettes de vue que j’avais bêtement perdues, mais perd-on jamais intelligemment quelque chose ? L’étui avait glissé de ma poche juste avant de descendre du bus à la gare Cornavin. Si vous vous demandez si j’ai senti que l’étui avait glissé, la réponse est non. Si vous vous demandez comment je le sais, c’est parce que l’étui n’était plus dans ma poche. Elles ne pouvaient bien sûr être utiles à personne, mais valait-il la peine d’entamer démarches et téléphones dans l’hypothétique espoir de les récupérer au prix de mille complications ? Je n’ai toujours pas la réponse.

  J’ai laissé passer quelques jours, puis j’ai téléphoné au dépôt des objets trouvés. Un monsieur très désagréable m’a ordonné de passer. Il a consenti à en écouter une description puis, sans se déplacer, il m’a dit que non, elles n’étaient pas là.

-    Vous n’avez aucune lunette aux objets trouvés ?

lunettes bis

-    Il faut venir voir.

Rien d’autre à en tirer.

J’ai rappelé, et je suis tombé sur son collègue qui malheureusement pour lui et les usagers du service avait le débit d’un attardé mental.

-    Alors, vous dites, Giorrrrgio Arrrrrrmani ?

-    Oui c’est cela, ai-je répondu.

-    Alors il faut passer.

Je lui ai expliqué que c’est compliqué depuis Lausanne. Je lui ai fait une description précise des lunettes : couleur, marque, style, Pourrait-il juste aller vérifier ?

Oui il pouvait. Il est aller vérifier et il les a trouvées.

-    Ça fera trente francs pour les frais administratifs, a-t-il précisé.

-    Pouvez-vous me les envoyer avec une facture ?

-    Oh non, il faut être sûr que c’est bien les vôtres.

-    Mais tout correspond, la marque, la description, la couleur.

-    Sont-elles dans un étui Visilab ?

-    Oui c’est cela.

-    Eh bien vous voyez c’est moi qui vous ai dit que c’est un étui Visilab, n’importe qui pouvait répondre oui. Il nous faut des garanties, on ne peut pas envoyer les objets comme ça.

-    Donc si quelqu’un habite à Bâle, il devrait prendre le train pour venir à Genève ?

-    Même aux Etats-Unis on les enverrait pas !

J’avais pressenti des complications, mais si près du but, ce n’était pas le moment de renoncer.

-    Et où dois-je passer ?

Il me donna une adresse. L’endroit n’était ni près de la gare ni simple à trouver. J’ai eu l’idée de demander les heures d’ouverture.

-    Entre 13 et 16 heures.

Je me dis que le job de fonctionnaire au guichet des objets trouvés ne devait pas être une trop mauvaise planque.

Trois semaines plus tard, je me trouvais devant les guichets, un ticket à la main, attendant mon tour.

L’employé qui me répondit déversa sur le comptoir une caisse contenant une cinquantaine de paires de lunettes.

-    C’est lesquelles les vôtres ?

J’en aperçus de toute sortes, dont les miennes que je lui désignai.

Je payai les trente francs et il me remit une quittance et les lunettes.

-    Vous ne vérifiez pas ?

-    Oh non ! ce serait trop compliqué.

-    Mais j’ai dû venir exprès à Genève.

-    Ben oui, on veut être sûr que ce sont les vôtres.

Je repartis en vérifiant à deux fois que mes poches étaient bien fermées.