20172017

          De l’extérieur, j’entrevois des rangées d’appareils électroniques alignés comme des caisses enregistreuses à la sortie d’une grande surface. Je pousse la porte. Un fracas infernal m’agresse, aussitôt suivi d’une odeur de fumée âcre, prenante, comme celle qui restait accrochée aux voitures des trains, du temps où ils étaient fumeurs. Là, les gens choisissent d’aller s’intoxiquer. Du moment que l’on a décidé de perdre son argent dans un bouge, autant se perdre en même temps. Des individus sont hypnotisés face à des machines à sous dont ils poussent frénétiquement les boutons. Si des motifs identiques s’alignent, ils gagnent divers friandises ou objets davantage destinés à des enfants en bas âge qu’aux jeunes hommes et aux quelques femmes disséminés dans cette arcade de jeu. Les bénéfices sont ramassés par la mafia coréenne. Les gains, en nature pour rester dans la légalité, sont échangeables contre des yens. Les salons de jeux illégaux deviennent légaux par ce tour de passe-passe. Combien de jours ou d’années perdus ici ? Quel plaisir y trouvent ces employés de bureau qui, veste ouverte et chemise défraîchie, actionnent pendant des heures leur machine d’un geste mécanique ? Un moyen de perdre (aussi) la notion du temps, de mettre de côté la pression quotidienne ? Dans un Japon hyper-compétitif, ce temple fracassant, étourdissant, à l’odeur de fumée plutôt que d’encens, isole les individus dans une perdition collective.

            À mes oreilles, à mes narines, c’est insupportable. J’ai le droit de ressortir quand je veux, mais pas de prendre une photo de ces allées bleues aux néons verts, qui plongent les occupants dans une hébétude suffisante pour qu’ils n’aient pas remarqué la photo, sans flash, prise avec mon téléphone portable. Les Japonais suivent les règles, cette interdiction est censée être respectée et je pourrai ressortir libre mon forfait accompli, et non pas prisonnier de l’addiction fumée, jeu, bruit qui dans laquelle s’enferment des millions de joueurs pour mettre un peu d’imprévu dans un quotidien sans surprises.

2017