2018

Qu’est-ce qui disparaît dès qu’on prononce son nom ?

Sous un parasol, à l’abri d’un soleil implacable, je déjeune devant la piscine du Treasure Island. Chaque fois que les battants de la porte de service s’écartent, un courant d’air glacial frappe ma nuque. Le volume de la musique vient de passer de désagréable à insupportable. Ici, tout est dans l’excès : portions trop grosses, réglage polaire de la climatisation, musique à tue-tête. Les réglementations aussi, dans une vaine tentation de tout prévoir. La crainte d’être traînée en justice a incité la direction à placer à l’entrée du bassin, une borne jaune vif informant que c’est mouillé. 

Les clients ont en moyenne un surpoids de quarante kilos. Les serveuses, dans leur mini bikini rouge, sont toutes des top-modèles. Des oiseaux ont été importés par wagons, mais les pépiements s’échappant des massifs fleuris peuvent aussi bien provenir d’un haut-parleur dissimulé. 

Les serveurs ploient sous les plateaux, des Mexicains usés se traînent à journées longues, un balai à la main, les propriétaires des hôtels-casinos ploient sous les bénéfices. 

L’après-midi, à une table de poker du Venetian, une vieille dame maniérée vient de gagner une main. Elle encaisse ses jetons avec l’air de pousser des déchets dans une ramassoire. Elle jette un jeton sur la table.
-   Oh thank you, remercie la croupière.
-   Non, ça c’est mon blind ! dit-elle en reprenant le jeton.

Un Français a laissé sa chemise : après avoir perdu son tapis, il est parti assommé, oubliant la veste accrochée au dossier de sa chaise. 

Qu’est-ce qui disparaît dès qu’on prononce son nom ? Le silence.  
Viva Las Vegas. 

2018

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