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Un type a pointé le doigt sur une carte et, délimitant une zone marécageuse infestée de moustiques en bord de mer, il a décrété : ce sera là. Dans les années septante, des immeubles, genre HLM en forme de pyramides, sont sortis de terre et ont poussé comme des champignons. On a bétonné les marécages, endigués les flots, construit des murs insérant centres commerciaux, boutiques, hôtels et restaurants. On a claironné bord de mer, à la mode, Sud, vacances, et les gens sont accourus. La station s’est étendue comme une pieuvre sur le littoral. Certains s’y rendent même en novembre ou en janvier. Ils ont acheté des appartements, un placement, on leur avait dit. Une bruine de fin de saison nous accueille ce 31 octobre, bienvenue à la Grande-Motte. 

Foulant les dalles de béton en bord de mer, des gens tentent de se convaincre qu’ils sont en vacances. La Grande-Moche a ceci de particulier qu’un des endroits les plus « chaleureux » est son casino. Vaste immeuble où le visiteur foule à l’entrée un sol imitation marbre, le casino est l’âme de la cité puisqu’il faut bien en trouver une. Les néons verts et bleus devant l’entrée, les murs couverts d’affiches de spectacles passés ou à venir mettent de la couleur dans cet univers blanc sale. Dans ce lieu d’où les enfants sont exclus, les hardes du personnel, déguisé et grimé en fantômes et sorcières de Halloween, rappellent qu’on nous invite à faire la fête.

Les joueurs de poker du sud de la France se tapent sur l’épaule, vocifèrent, et ne manquent pas une occasion de faire valoir la maîtrise qu’ils s’attribuent. C’est là qu’est organisé le tournoi auquel je participe (éliminé après une dizaine d’heures avec les valets contre une paire de neuf).  

À l’instar de celle de tous les bâtiments, l’insonorisation de notre hôtel, quatre étoiles, est désastreuse. Le vent souffle jusque dans la tuyauterie et les portes des chambres se fracassent contre le chambranle en se refermant. Les tapis sont élimés, la pluie dégouline à l’intérieur si l’on entrebâille la porte-fenêtre et les odeurs de moisissure nous prennent au nez si on la referme. La nuit, les moustiques nous rappellent que la station a été édifiée sur des marécages. 

Dans les couloirs mités d’un centre commercial plus ou moins désaffecté, on déniche une gargote qui sert du couscous, mais pas le vendredi, seulement le samedi et le dimanche. Tant pis, on n’a qu’une heure pour manger, on se rabat sur entrecôte et lasagnes « de la mer ». Des bâches en plastique accrochées à l’avant-toit nous protègent de la bruine et atténuent la sensation de froid. On garde notre veste à table. On rejoint les toilettes en veillant à ne pas effleurer les murs gras et humides. On n’utiliserait pas le linge suspendu comme serpillère pour nettoyer le sol d’une cuisine. On ne découvre aucune manivelle actionnant le robinet d’eau pour se laver les mains, tant pis, cela vaut peut-être mieux. Les lasagnes, surmontées d’un fromage qui ressemble à un chewing-gum abandonné, sont fourrées d’une bouillie de fruits de mer que j’espère comestibles. On ignore la salade sur le bord de l’assiette. On a résisté aux suites de ce repas.

À la Grande-Motte, même les mouettes ricanent plus fort qu’ailleurs. Les mâts des milliers de voiliers à quai pointent vers le ciel comme une forêt de cure-dents. Devant les boutiques sont exposées des fins de séries : chandails défraichis, robes démodées, T-shirts de sorciers ou de pirates.

Au buffet de l’hôtel, le toasteur grille le pain sur un seul côté si on a réussi à introduire une tranche par la fente trop étroite, le couvercle des thermos d’eau chaude ne ferme plus. Dans les chambres, des cintres ébréchés se balancent dans l’armoire en contreplaqué. Pas de crochets aux murs à l’entrée de la chambre, peut-être pour le client ne cède pas à la tentation de s’y pendre. 

La principale satisfaction que j’ai trouvée à la Grande-Motte, c’est d’en repartir.

 

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