Séance au Venetian
Devant le Venetian
Dans les luxueux salons Renaissance du Venetian, notre partie avait du mal à se constituer. Les personnes inscrites sur la liste d’attente semblaient avoir perdu patience. C’était très lent à se mettre en place. Seuls trois joueurs se trouvaient à la table. L’un d’entre eux se leva, fit quelques pas, puis vint reprendre ses jetons et s’en alla définitivement la quatrième fois que l’on nous annonça, comme depuis vingt minutes, que la partie allait commencer d’ici cinq minutes. Les deux autre eurent tôt fait de le suivre. J’avais peur de perdre ma place si je reprenais mon rack de jetons. Je me suis adressé au croupier :
- Je peux laisser mes jetons ?
- Bien sûr.
- Vous restez ici ?
- Oui. De toute façon il y a des caméras partout, c’est plus sûr qu’une banque.
J’en ai profité pour aller faire un petit tour à côté, au Palazzo. C’est beau, c’est grand, c’est luxueux, c’est cher.
Au Palazzo

De retour au Venetian, j’ai constaté que la partie avait enfin pu commencer. Une sorte de lutin barbu, qui semblait être descendu d’un alpage parlait, en suisse allemand aux membres de sa famille (ou de son voyage organisé). Connaissant à peine les règles du poker, il montrait parfois ses cartes avant la fin, ou continuait d’enchérir avec 66 en main sur un turn KKJJ. Il n’arrivait presque pas à changer des billets de cent dollars assez rapidement pour suivre le rythme auquel il les perdait. Un peu plus tard, en arrivant ensemble aux toilettes, un gars de San Francisco qui jouait à notre table me dit : « On doit se dépêcher, on perd de l’argent ». Le lutin était peut-être un banquier congédié et indemnisé car ses fonds paraissaient inépuisables. Plusieurs fois, un employé du casino lui apporta un rack de jetons. Il n’avait même pas l’occasion d’en prendre possession, il les avait déjà distribués avant de les recevoir. A une occasion, son gagnant a poussé une drôle de tête quand le touriste suisse a voulu puiser dans le pot les jetons pour le rembourser, comme s’il tentait de le payer avec des jetons qui lui appartenaient déjà.
Le croupier est intervenu vigoureusement :
- Non, non, laissez-moi faire.
- Ah okay.
Ça ne dérangeait pas le lutin que l’on prenne les jetons chez lui ou chez un autre, pourvu qu’un nouveau stock arrive. Les racks suivaient, comme des petits plats apportés par une escouade de mirlitons. De temps en temps, sa femme venait aux nouvelles. Il l’attendrissait en lui remettant des billets de cent dollars qu’elle n’avait aucune difficulté à rapidement dépenser dans les boutiques environnantes. Les joueurs à la table regardaient la scène d’un air réprobateur style « qu’est-ce qu’il lui donne NOTRE argent ?! »
J’ai bien sûr parlé en anglais tout l’après-midi, mais je l’ai honoré d’un « au revoir » en suisse allemand quand j’ai dû partir.
J’ai passé, pendant une des pauses que je m’accordais, devant un des nombreux écrans TV qui entourent la salle. Golf, base-ball, basket, tous les événements essentiels du dimanche y sont retransmis. Je regardais une approche du golfeur Jim Furyk, engagé au Masters d’Augusta. Un des superviseurs de la salle se tenait à côté de moi. Il avait l’air d’avoir apprécié le geste de Furyk en connaisseur. On a beau être à Las Vegas, il y a des gens qui s’intéressent à autre chose qu’au poker. J’ai tenté un petit mot de connivence :
- Joli coup.
Il a eu un grand sourire en renchérissant.
- Oh oui, c’est bien, c’est mon cheval.
- Vous avez choisi le bon pari.
- Absolument.
Il s’est éloigné tout content, me rappelant malgré lui qu’à Las Vegas, sport ou culture ne sont pas appréhendés tout à fait comme ailleurs.