Retour de Macao
12 avril 2013
De retour de Hong Kong, je cherchais mon pantalon vert dans l’armoire de la chambre. J’en voyais un blanc et un brun, tous deux à Serge. On n’a pas la même taille, se pourrait-il qu’il ait confondu ? Le connaissant, je n’en doutai point et le rejoignis à la table de poker.

- Alors, tu étais tellement pressé de te retrouver à la table que tu n’as même pas vu que tu avais mis mon pantalon !?
- De bleu ! Il me semblait bien qu’il était trop court. Je me disais qu’il avait rétréci dans la machine. Je me préparais à m’en débarrasser. Ben tant mieux.
- Mais tu ne remarques pas que ce n’est ni la même couleur, ni la même matière ?
- Ben non, j’ai vu qu’il était propre et je l’ai enfilé.
- A part la couleur et la longueur, t’as pas remarqué que les poches étaient pleines ?
- Ah, ben voilà un mystère de l’humanité de résolu. Je me disais bien que je ne mets jamais de mouchoirs dans les poches, et je me demandais comment ça se fait qu’il y avait aussi un Aspégic.
- C’est incroyable. Au poker, tu fais des déductions que presque personne ne ferait, et dans la vie courante, tu es le seul qui ne pense pas à ce qui sauterait aux yeux des sept autres milliards d’être humains !

Le surlendemain, à dix-huit heures on se trouvait devant le comptoir de la douane du ferry Macao Hong Kong. Le douanier, surveillé à l’arrière par son alter ego, scanna nos passeports en nous dévisageant d’un œil incisif. Il les tamponna et y agrafa une autorisation de transit. Nous aboutirions directement dans l’enceinte de l’aéroport international de Hong Kong, check-in déjà accompli à Macao. Dernière traversée en ferry. Les adieux n’avaient pas été déchirants. Où est-il possible que des gens passent une douzaine d’heures assis ensemble à une table sans se dire ni bonjour, ni au revoir ? Réponse : à une table de poker. Chacun continuait de vivre sa vie.
Une heure plus tard, on débarquait du ferry. On nous fit passer par une entrée à l’arrière d’un bâtiment, qui ressemblait à la porte de service d’un restaurant. Quelques étroits couloirs bétonnés, quasi personne. Un guichetier nous demanda cent vingt dollars, que l’on nous rendrait plus loin, puisque, étant en transit, nous étions dispensés de la taxe d’aéroport. On monta un escalier, tentant de glaner, à travers les rares ouvertures, des renseignements sur le lieu d’embarquement. Impression d’arriver dans l’aérodrome de province d’une ville de brousse. En bas d’un escalier, un fonctionnaire se reposait devant une table en bois. Il avait le regard plutôt hermétique, mais comme je n’avais pas d’autre choix, je me dirigeai dans sa direction, éveillant sa méfiance.

- Excusez-moi, y a-t-il des restaurants quelque part ?
Pas de sourire. Même pas le traditionnel « Yes, yes ».
- Follow signs.
Serge me vit revenir.
- Alors, il y en a ?
- Je ne sais pas. J’ai renoncé à lui demander s’il connaissait un petit troquet à nous recommander pour un canard laqué.
On poursuivit notre progression quasi solitaire. On buta sur un panneau d’informations. Frankfort gate 66. Déjà ça. On s’apprêtait à descendre lorsque, quelques étages au-dessus de nos têtes, on avisa une baie vitrée derrière laquelle des consommateurs étaient occupés à faire ce que l’on attendait d’eux : consommer. Par chance, ils se trouvaient du même côté du check-in. En haut d’un escalator, on franchit une porte vitrée permettant de rejoindre des être humains. Et là, sensation : on changeait d’époque. On se trouva plongé au vingt-et-unième siècle : un gigantesque hall ultra-moderne, une profusion de boutiques hors-taxes (et hors de prix), du bruit, des cafés, une foule de voyageurs, des panneaux lumineux, et le Tandoori, le restaurant où l’on aboutit malencontreusement. On sentait que les clients ne venaient qu’une fois. Bruyant, un service lent, moins de sourires, et une sauce blanchâtre, gélatineuse, tiède, dans laquelle flottaient des morceaux d’une viande au goût indéfinissable.

Après une nuit pleine de turbulences, en montant dans l’avion pour Genève à l’escale de Francfort, Serge me posa cette énigme :
- Qu’est-ce que j’ai remarqué dans ce bus, que je n’aurais pas pu remarqué avant ?
- Je ne sais pas, quelqu’un qu’on connaît ?
- Non. Ça peut être quelque chose de bien, ou pas.
- Le temps qu’il fait ?
- Mais non, je te ferais pas deviner.
Le dialogue, infructueux, se poursuivit durant une bonne partie du vol.
- Eh bien je vais te dire, puisque tu es incapable de trouver : j’ai oublié mon IPad à la sécurité !
- Non !?
- Ben oui. C’est pas trop grave, il était vieux et je n’avais quasi rien dessus.
- Merde. Mais j’aurais jamais deviné.
- C’est incroyable que t’aies pas trouvé !
- Je trouve que le plus incroyable, c’est que tu l’aies oublié.
Depuis le train, on observait quelques nuages au-dessus de Genève. On a dû attendre le dernier jour des vacances, après avoir fait la moitié du tour du monde, pour enfin apercevoir le soleil… au retour à Lausanne.