Chroniques persanes XXI : Visites à Téhéran
Notre hôtel est un cinq-étoiles dénué de charme, mais pas de marbre. Des ascenseurs transparents mènent aux vingt étages dont les chambres se répartissent sur les paliers autour d’une ouverture centrale plongeant sur le lobby. Un panneau affiche les photos des dignitaires, du secrétaire général de l’ONU Koffi Annan à la présidente de l’Union européenne Federica Mogherini, qui l’ont honoré de leur visite. Je suppose qu’aucun d’entre nous n’a hérité d’une de leurs suites : les fenêtres de nos chambres donnent sur un mur limitant un parking.
Le Golestan, que l’on visite le deuxième jour, fut un des palais utilisés par le chah pour les réceptions officielles. Pour des raisons qui m’échappent, il a été épargné par les destructions qui ont suivi l’arrivée de Khomeini, mais pas par les verrues de béton qui se sont construites juste à l’arrière. Les dépendances du palais devenu musée sont regroupées dans un parc arborisé où des parterres de fleurs agrémentent un gazon anglais. L’eau coule en abondance dans les bassins de fontaines entourées d’angelots sculptés. Des frises en mosaïques de cavaliers et de musiciens courent le long des murs. Deux lions de pierre supportent un trône de marbre devant l’entrée principale.


L’intérieur est un étalage de richesse ostentatoire : tapis persans, soieries, meubles de style, colonnades, escaliers en marbre, tableaux de maîtres. Les cadeaux offerts par les invités du chah sont exposés dans les salons : statuettes en ivoires, boîtes à musique, montres uniques, tableaux. On regarde tout ça, on évalue le gaspillage des deniers publics, on se dit que oui vraiment il y avait une sacrée fortune ici, puis on sort voir ailleurs. En route pour le bazar, on croise Philippe qui avait remplacé la visite du musée par la visite d’un café.
Entre les tissus, les casquettes au logo d’équipes américaines, les assiettes et pots proposés sur les étals d’un bazar sans âme, on erre à la recherche d’un café. Une foule se croise dans les allées. On finit par ressortir bredouille et l’on se rabat sur une buvette de rue devant laquelle on avale un jus de fruit debout sur le trottoir. Dans leurs pantalons élimés poussiéreux, des marchands moins ventrus que ceux du bazar, proposent des t-shirts, tissus ou pastèques sur des couvertures à même le sol. Toujours autant de voitures, de gaz d’échappement, et de mendiants même si c’est interdit. Un flot de piétons remonte les trottoirs dans la chaleur de cette fin de matinée.
Le soir, on rencontre dans un restaurant du nord de la ville les deux correspondantes iraniennes de l’agence de voyage lausannoise. Personne n’ose s’asseoir en premier. On reste debout à l’entrée, à se demander si l’on préfèrerait les moustiques de la terrasse avec ses meubles en osiers devant un bassin, ou la chaleur moite d’un intérieur rustique aux lumières tamisées. « On pourrait au moins nous servir un verre, s’impatiente Philippe, partout dans le monde on boit un verre. » Finalement, on opte pour l’intérieur. On dit en anglais comme tout est formidable, on se sourit en français et en iranien. On va même recevoir un foulard pour les messieurs, un châle pour les dames, soigneusement choisi pour chacun.