Balade au Jura II

Pascal est venu en voisin depuis Delémont. Il y est d’ailleurs retourné avec le petit train rouge du Jura pour récupérer des crayons qu’il avait oubliés. Le lendemain, je lui ai proposé ma gomme pour lui éviter un aller-retour de deux heures. Il passe l’été dans sa résidence secondaire de la Chaux-des-Breuleux où il cultive fleurs et légumes. À septante-sept ans, il vient de perdre sa femme. Il a mis en place toute une série d’activités : promenades hebdomadaires avec des copains, cette balade aquarelle et, à ses moments perdus, il peint des icônes en se procurant des feuilles d’or chez un spécialiste à Bâle. Il s’est précipité à l’apéro les deux premiers jours, puis il n’a plus bu une seule goutte d’alcool. En vieux loup qui a parcouru le Jura en long et en large, Pascal connaît chaque pierre, chaque ruisselet, chaque sentier de la région. Les seuls cours d’eau qui ont échappés à sa sagacité sont ceux qui se sont formés suite aux pluies diluviennes qui ont cette année largement dépassé le record biblique de quarante jours.
Stéphanie, pimpante blonde, habite également Delémont. Elle garde secrètes ses aquarelles pourtant fort réussies, j’ai guigné. Elle aime conduire et se rend tous les jours en quarante minutes avec sa BMV à Bienne à une heure de route, pour retrouver ses petits élèves. Arrivée le soir du premier jour, elle a passé en coup de vamp pour repartir le matin du dernier jour. Le soir-même, elle bivouaquait avec des amies à la belle étoile. En milieu de semaine, elle s’absentait un soir pour un curry chez des amis. À côté de sa vie de jet-setteuse, elle a suivi au bistrot avec moi la demi-finale de l’Euro Espagne-Italie. Il n’y avait pas de télévision, on a regardé sur mon ordinateur alimenté par le Wifi hoquetant de l’Auberge de la Gare de Montfaucon (Pré Petitjean) où l’on était logé. Une seule porte nous était interdite, celle de l’appartement des propriétaires. Très sympas et attentionnés, ils s’occupaient de l’auberge, de nous, et de leurs huit chevaux, plus aimables que le rottweiler que Stéphanie a aperçu dans le couloir en sortant des toilettes. À la question : « il mord ? » le patron avait répondu : « il ne mord qu’une fois ». Eh oui, l’Italie aux penalties.
Lucie a délaissé le Québec pour le Valais il y a quarante ans. Son accent chantant m’a aidé à percer le mystère de ses origines. Elle façonne des sculptures à Chemin, hameau éloigné de toute civilisation. Elle compte une heure pour descendre faire ses courses à Martigny. Toute fine avec ses cheveux courts et gris, elle ressemble à un furet, toujours en mouvement et sur le qui-vive. On se dispute quand j’étale mes affaires à côté de la place qu’elle s’était réservée. On se comporte comme les deux cancres inséparables du fond de la classe. Elle commente chaque étape de ses aquarelles en raillant le manque de ressemblance, les ratés, les tacons. Elle recherche l’absolu et la perfection. À une occasion, elle a dit d’un de ses dessins qu’il était moins mauvais que les autres, j’ai su qu’elle venait de terminer un chef-d’œuvre.
