Chroniques persanes XIX : Kashan


Au centre d’une ville-oasis, notre hôtel est aménagé dans une maison coloniale rénovée avec plusieurs cours intérieures, des escaliers et des chambres dans tous les coins. Un employé doit accompagner chaque client pour qu’il trouve sa chambre. J’ai l’impression de me trouver dans un musée avec des bassins, des figuiers et des abricotiers autour des patios, des frises en mosaïques et des plafonds sculptés. L’hôtel se révèle le plus exceptionnel du séjour dans ce coin perdu où l’on ne restera malheureusement qu’une seule nuit.
On prévoit de se balader le soir autour du bazar et de visiter la mosquée le lendemain matin. Déception ! On apprend que tout sera fermé le lendemain, et même dès ce soir. Pas d’explication : une décision des autorités. Une rumeur circule qu’un notable religieux va venir dans la ville, mais on n’en saura pas plus. On se précipite à la mosquée en cette fin d’après-midi. On est jeudi, le lendemain, vendredi, équivaut à un dimanche chez nous, donc pour eux on est « samedi ». Notre dimanche arrivera même temps que leur lundi 😊. Des jeunes filles maquillées, foulard coloré sur la tête, prennent la pose. Assises sur un muret en bordure de l’esplanade, elles rigolent entre elles et avec nous, jambes nues pendantes dans le vide juste au-dessus de l’école coranique de la cour intérieure. Troublant contraste avec les sévères étudiants barbus que j’imagine, leur coran sous le bras, sans en apercevoir aucun. Le soleil couchant rosit les façades en pierre de l’édifice. C’est beau comme dans un conte oriental. D’autant plus qu’on enchaîne avec le bazar, en face de la mosquée. 
Happé par leurs odeurs, je pénètre dans l’univers des épices : safran, coriandre, poivre, pistaches, figues, miel. Je tourne un coin et me retrouve le long d’échoppes exposant des ustensiles de cuisine, des casseroles, des pots de fer, de terre, et de plastique. Des jeunes gens se tiennent par la main, insufflant un vent de fraîcheur sur l’Iran des ayatollahs. Des enfants essaient d’attirer leurs parents vers les stands de jouets en plastique au couleurs vives made in China pendant que d’autres enfants moins chanceux essaient de nous soutirer quelques rials en nous proposant des bonbons ou en tendant simplement la main avec instance. Des femmes en tchador noir admirent des bijoux qui brillent dans une vitrine. Des boutiques de mode proposent des tchadors noirs ou des tchadors noirs avec quelques modèles de tchadors noirs en promotion à l’entrée. Au hasard de ma progression, je passe devant des ateliers exposant des tableaux de nature et des portraits, puis dans un couloir délimité par des piles de draps de lin, de coton, de tapis et de châles multicolores empilés de part et d’autre. J’ai l’impression de me balader dans le livre « Alice au pays des Merveilles ». Je poursuis sur l’allées des fripiers, avec ses t-shirts made in China, ses pantalons prêts-à-porter ou ses complets sur mesure, et je débouche sous le portique d’un vaste espace octogonal dont le plafond voûté est soutenu par des colonnes sculptées. Je retrouve le groupe en train de boire un thé et Philippe en train d’observer son gobelet d’un air navré en imaginant le liquide qu’il pourrait contenir.
À l’hôtel le soir, je réussis non sans peine à dénicher notre salle à manger dans une des cours intérieures. Sous les mosaïques et les étoile se reflétant dans le bassin central, on profite du repas dans ce lieu sorti des contes des Mille et une nuits, sauvé de la destruction grâce à l’obstination d’un investisseur désintéressé amoureux des vieilles pierres.