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28 juin 2022

Chroniques persanes VI : Tous millionnaires

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En quelques minutes, le lendemain de notre arrivée, on est tous devenu millionnaires. En rials. Ces billets continuent de garder pour moi un peu de leur mystère oriental. Contre une centaine d’euros, j’en ai reçu une liasse qui m’a semblé inépuisable jusqu’au paiement de mon premier café. Pour nonante centimes, on m’en a soutiré un demi-centimètre. J’écris « on » parce que si les billets comportent tous un nombre imprimé, ce nombre ne représente pas forcément leur valeur. Les billets sur lesquels figure 50 valent plus que ceux sur lesquels on lit 200'000. Certains sont des rials, la monnaie de base, d’autres des tomans, qui valent dix fois moins, ou cent fois moins, je ne suis pas sûr, en tous cas les valeurs ne sont pas toujours celles indiquées. À partir de cent mille, on retranche quatre zéros. Les prix dans les bazars sont affichés en rials, à moins que ça ne soit en tomans. De toute façon, on marchande. Des billets verts ou violets ne valent que cinq ou six centimes. Cinq cent mille tomans valent environ un franc cinquante mais ça peut changer tous les jours. Une semaine après notre arrivée, le gouvernement a décidé de couper dans les subventions des biens de première nécessité et les prix ont augmenté de quarante pourcents en une nuit. Il y a eu des manifestations, des protestations, quelques arrestations comme les Iraniens en ont l’habitude, puis la vie, à défaut du rial, a repris son cours. Le bas peuple vit en-dessous du seuil de pauvreté, les petits fonctionnaires, qui reçoivent les miettes des prélèvements opérés par leurs chefs, se débrouillent tout juste, la bourgeoisie s’en sort décemment, et les responsables haut-placés, qui ponctionnent 80 % sur toutes les transactions, ont les moyens de voir venir puisqu’ils font retomber cette manne aux échelons inférieurs selon leur bon-vouloir. Pour payer, on tend un paquet de billets et on nous rend le surplus qu’on renfile dans notre sac à dos, car les portemonnaies ne sont pas prévus pour contenir tant de millions.

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Au mur de la banque, dominant le comptoir, une géante carte du monde était affichée, sur laquelle étaient mentionnés les principaux pays, dont Israël et les États-Unis. Une énorme coupure d’un dollar trônait devant la vitre comme une œuvre d’art. Les inimitiés gouvernementales s’arrêtent à la frontière des échanges financiers. 

La population semble bien loin de toutes ces considérations diplomatiques. Dans les rues, on entend souvent « Where are you from ? » « Welcome to Iran ». « Bienvenue en Iran » sont les premiers mots que j’ai surpris à l’aéroport de Chiraz, en attendant les bagages à côté d’un jeune Iranien qui avait reconnu que l’on parlait français.

 

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