Chroniques persanes XI : Sur la route

Un soir, notre guide Leila n’a pas voulu me laisser rentrer seul. La peur des pickpockets, des voyous, ou que je me perde en chemin ? Rien de tout cela. Elle voulait me prêter main-forte pour traverser l’avenue Dahom Farvardin devant notre hôtel. Arriver sain et sauf de l’autre côté d’une route est l’opération la plus périlleuse en Iran. Aux passages pour piétons, on est prioritaire si l’on est en voiture. S’il y a trois voies, cela permet à cinq colonnes de voitures de circuler de front. Notre chauffeur Hamed fait des prouesses pour éviter les camionnettes, les scooters qui nous frôlent à droite ou à gauche, une voiture qui lui coupe la priorité, ou les piétons qui s’aventurent dans l’arène sans modifier la cadence de leurs pas. En Iran, dix centimètres entre deux voitures, c’est neuf centimètres de perdus. Bizarrement, pas de klaxons dans toute cette sarabande. Inch Allah, on n’a pas eu un seul accident mais on en a évité une centaine par jour.
Hamed ne fait jamais de brusques accélérations ni de freinages d’urgence. Il ménage son bus et ses passagers. À chaque dos d’âne, il s’arrête presque pour nous éviter des secousses. Il profite de nos visites pour bichonner son minibus. À notre retour, le tapis en haut des marches a été brossé et débarrassé de son sable, les vitres sont nettoyées et on trouve souvent du thé, une coupelle de melon ou des quartiers d’orange préparés à notre intention. Hamed ressemble à un taureau en plus musclé, les conducteurs s’écartent prudemment dès qu’il ouvre la fenêtre et les apostrophe à un carrefour. Il soulève sa tonne de fonte tous les jours, mais il est une vraie maman-poule pour ses passagers. De tout le voyage, il réussira l’exploit de n’avoir jamais renversé ni du thé, ni un piéton.
Sur les autoroutes, on se fait doubler par des quarante tonnes ou des Peugeot branlantes, par la gauche ou la droite ou même par la bande d’arrêt d’urgence. Les seuls contrôles auxquels nous avons étés soumis sont les check-points au sortir des villes. Hamed bondit de sa cabine et se rend vers la guérite défendue par un militaire. Un garde contrôle les papiers du véhicule, sa destination, la liste des passagers, ainsi que le carnet de bord attestant que le chauffeur n’effectue pas plus de huit heures de conduite journalière. Il pourra ainsi voir renouvelée sa licence de chauffeur indépendant. Tout cela est également pratique pour fournir au régime le suivi des déplacements à travers le pays.
Même s’il ne commet pas d’excès de vitesse, Hamed ne gaspille pas son temps. Il profite de régler ses affaires en roulant. Il enlève son
gilet, le plie et le range entre deux coups d’œil à la route. Au volant, il se prépare un thé ou décapsule une bière pour étancher la soif du conducteur. Sans alcool la bière, donc pas de danger de ce côté-là. Quand il fouille dans la boîte à gants sous le tableau de bord, il lui arrive de relever la tête pour s’assurer que personne ne l’embête sur la route. Leyla est assise à sa droite, légèrement en retrait. Bien élevé, Hamed la regarde dans les yeux quand il lui parle, ce qui est le cas pendant une bonne partie des trajets. Inch Allah, nous n’avons jamais dévié de la bonne route.