Dans la salle, nombreux sont les joueurs à côté desquels on se sent très jeune. Un Texan arrive à peine à marcher, mais sitôt installé, on le sent dans son élément. Quelques touristes sont venus distribuer une partie de leur budget vacance. Ma voisine ressemble à une femme de ménage. Sur un board 4, 5, 7, 8, un joueur montre A3. Le vieux Texan s’agite :

- J’ai foldé le 6 de carreau.

Je me tourne vers ma voisine :

- Il ne faut jamais folder le  de carreau.

- Où avez-vous lu ça, dans le poker pour les nuls ?

- Non, mais qu’est-ce que vous voulez que je dise ?

Le matin à la table de Serge, un petit jeune finit ou commence sa nuit. Emballé dans une capuche noire, il mise toutes les mains, perd 600 dollars par quart d’heure et plonge sur la table pour une minute de sommeil pendant que le dealer distribue. Il dort et joue quasi simultanément. Après quelques tours, il finit par ne plus trouver de billets au fond de sa poche. A dix heures le matin, on s’aperçoit que son siège est vide. « Cagoule » est parti.

Il n’y a plus que sept joueurs à la table. Comme toutes les demi-heures, le moment de payer la commission vient d’arriver.

- Quoi ! Vous croyez que je vais donner 6 dollars à des gens qui habitent au milieu du désert ?

Celui qui vient d’apostropher l’employé est un monsieur un peu chauve à lunettes noires. Il paraît bien décidé à ne pas ouvrir son porte-monnaie. On parlemente. Finalement le floorman s’incline :

- Ok, la table n’est pas pleine, je vous fais une demi-heure gratuite.

Le type interpelle les six autres joueurs.

- Je vous ai fait gagner six dollars chacun. Donnez-moi un dollar.

Chacun s’exécute. Finalement il est tout de même obligé d’ouvrir son porte-monnaie…

2010_07_08_Las_Vegas_0239 Juillet au Rio

Dans la boutique officielle des WSOP au Rio, tout est proposé 2010_07_08_Las_Vegas_012avec 10% de réduction si l’on a une carte de joueur.

- J’aimerais ce T-shirt vert s’il vous plaît.

- Vous n’en voulez pas un deuxième, il y a une promotion ?

- Non merci, un seul me suffit.

- Comme vous voulez.

A la caisse, le prix plein est facturé.

- Vous n’avez pas enlevé les 10%.

- Non pas sur celui-là, il est en promotion.

- Ah, c’est plus cher parce qu’il est en promotion ?

- Vous pouvez en acheter un deuxième.

10 Juillet
Un joueur frénétique parle tout le temps.

- It’s a limit game.

- Tu t’appelle Leslie ?

- Non, pourquoi ?

- J’ai connu un type comme toi qui s’appelait Leslie.

- Non, moi c’est Antony.

Il annonce toutes ses mains en supposant qu’on ne le croira pas. Comme il nous informe systématiquement des cartes qu’il a en main, ça nous facilite les décisions et il contribue généreusement à augmenter notre stack. Je me lève un instant.

- Ne t’en va surtout pas, je reviens dès que j’ai mangé quelque chose.

Après un rapide soupé au snack à côté, je retrouve ma place. Une jolie fille blonde est assise à ma gauche. Antony est toujours en train de tout commenter. Son frère, barbu, réfléchi et concentré est assis à côté. Il l’appelle Maddy pour Mathieu. Ils sont de Columbus, Ohio. Tu viens vraiment de Suisse ? Je crois que je n’ai jamais vu un Suisse. Tu as déjà vu quelqu’un de Columbus, Ohio ?

- C’est bien possible… mais je ne le savais pas.

- Tu penses que ma veste coûte combien ?

- Je ne sais pas.

- Elle est bien hein. Tu veux l’essayer ?

- C’est pas du poker, c’est une party.

- Tu te  rends compte, je l’ai payée 4 dollars.

- Ben dis donc ! Je pensais que c’était au moins une veste à 6 dollars.

Maddy lui conseille de se taire un moment. Antony se tourne vers moi :

- Ton accent est trop cool. Tu donnes des cours d’accent français ?

- Volontiers. Je charge 30 dollars les dix minutes.

- C’est cher !

- C’est ce que ça me coûterait d’arrêter de jouer au poker.

- Mais on peut le faire en jouant.

- Dans ce cas, d’accord pour 15 dollars.

Maddy tente encore de le raisonner.

- Arrête un peu de dire des conneries.

Antony n’entend rien, pressé qu’il est de caller la river d’un vieux à l’autre bout de la table. Il jubile en exhibant son as et 5 perdants :

- Ah ah ! Regardez, je savais qu’il bluffait.

L’autre, qui n’avait effectivement pas grand-chose, gagne avec as et 9 et encaisse cet inattendu pari supplémentaire en écoutant Antony d’un air abasourdi :

Ma voisine joue plutôt no limit, mais on ne quitte pas une table pareille. Ici, c’est la fête. Elle est professeur de math. dans une high school du Michigan. Elle va se marier en décembre.

- Fini la belle vie !

Une fois, elle s’est trouvée à la même table que son futur mari. Au moment de raiser, il a lancé une bague de fiançailles dans sa direction en criant « all in ».

A trois heures du matin, à la caisse je change les jetons. La caissière fait le compte. Dernier diabolique clin d’œil, le compte exact est de 666 chips. Je vais me coucher un peu effrayé.