17 mai 2009
Le retour
Très vite arrive le dernier matin où, traînant nos valises sous les regards de quelques attardés regagnant leur chambre, l’on traverse les halls presque déserts du Bellagio. Les fatidiques dernières heures à Las Vegas ont sonnés. On a mangé notre pain blanc, les dix-huit heures de voyage, le décalage horaire, le changement d’avion à Newark nous attendent. Depuis hier soir l’hôtel est payé. À peine entamé, notre séjour se termine aujourd’hui. On se fraie un passage à côté des cordons jaunes délimitant les zones où des employés passent l’aspirateur. Dans le froid petit matin blême un taxi charge nos bagages. 
En l’absence de circulation, moins de quinze minutes suffisent pour parvenir à l’aéroport Mc Carran.... et apprendre que notre avion aura au mieux deux heures de retard. Avec une heure trente de battement pour attraper la correspondance à New York, ça ne se présente pas idéalement. Pas d’autre solution que de patienter en buvant un mauvais café accompagné d’un vieux croissant mou sous les néons d’un couloir qu’il aurait été difficile de rendre volontairement plus moche.
Notre avion finit par décoller. Nous atterrissons à Newark avec les deux heures de retard accumulées au départ. Il est dix-huit heures quinze. On a encore une chance d’attraper notre correspondance pour Genève : presque tous les avions, particulièrement aujourd’hui avec la mauvaise météo, ont pas mal de retard. En lisant à Newark les panneaux d’informations, on se rend compte qu’il y a un seul avion qui a décollé à l’heure : le New York – Genève. On se rend au service « clients » de la Continental Airline. On rejoint une queue figée d’une quarantaine de personnes, immobiles entre des rubans rouges. De temps en temps on avance d’un demi pas quand l’un des quatre préposés appelle le client suivant. Une heure plus tard, notre tour a fini par arriver. On se retrouve devant une demoiselle souriante, cheveux noirs, ensemble bleu des employés du desk, affairée derrière son ordinateur. Elle discute avec l’un de ses collègues, rigole, envoie des sms qu’elle lui fait lire, il se marre. Ils ont l’air en pleine conversation de bistrot, même pas dérangés par notre présence. Après quelques minutes elle lève les yeux vers nous.
- Que se passe-t-il ?
Pendant qu’on tente de lui exposer la situation, elle continue d’envoyer des sms, fait des clins d’œil à son voisin et ne se soucie absolument pas de notre histoire. Comme elle a le pouvoir de nous trouver un vol ou de nous laisser en rade, on garde nos impressions pour nous. Elle finit par tourner la tête dans notre direction. On lui répète que l’avion pour Genève est déjà parti.
- Ah oui ? Pas de chance, susurre-elle l’air absent, comme si ce constat allait mettre un terme à l’entretien.
- Quand y a-t-il un autre vol ?
Elle tapote un peu son clavier, nous adresse un sourire satisfait.
- Pas ce soir, pour la Suisse.
- On avait entendu qu’un vol pour Zurich était agendé.
Elle envoie encore un ou deux sms, plaisante avec son voisin, ajoute un peu de mascara sur ses paupières puis consulte son écran et nous sourit.
- Ah oui, il y a un vol.
- Vous pouvez nous avoir des places ?
Elle secoue la tête d’un air enchanté.
- Malheureusement c’est complet.
- Qu’est-ce qu’on peut faire ?
Grand sourire.
- Rien.
- Vous pouvez trouver un vol pour demain ?
- Je peux vous mettre en liste d’attente... par Rome.
- Dans quel hôtel pourrions-nous rester cette nuit ?
- Il faut vous renseigner.
- C’est ce qu’on est en train de faire. Continental prévoit quel hôtel pour les passagers qui n’ont pas pu attraper leur correspondance ?
Elle prend un chewing-gum, en offre un en gloussant à son voisin, puis constate qu’on est toujours là. Elle ne propose rien.
- Quel montant Continental alloue-t-elle pour un hôtel ?
Grand sourire.
- Oh, ce n’est pas dans la politique de la compagnie.
On se regarde avec mon frère Serge. Cette dame a vraiment trouvé le métier de rêve pour quelqu’un qui adore assister aux déboires des gens sans aucune perspective de pouvoir les résoudre.
- Il n’y a pas d’autre vol ce soir ?
- Il y a un vol pour Paris prévu à 21 heures trente.
- Il y aurait des places ?
- Je peux vous mettre en liste d’attente.
- Et il y a des chances qu’une place se libère ?
Grand sourire.
- Nooon.
On décide de tenter quand même le coup. On avale rapidement un hamburger au McDonald’s et, munis des deux tickets « Stand bye », l’on se rend une heure trente à l’avance à la porte d’embarquement. « Non il n’y a pas de place, il n’y en aura probablement pas, c’est déjà surbooké, mais on peut attendre et repasser plus tard. » On s’installe sur les seuls sièges disponibles, contre un mur sous une arrivée d’air, à gauche du comptoir d’embarquement. On attend trois quarts d’heure pour entendre cette annonce en anglais puis en français :
- Le vol sera retardé d’une heure pour des problèmes techniques.
Je retourne au comptoir. Toujours impossible d’avoir des places. Je m’adresse à un grand employé Noir, celui qui a fait les annonces au micro.
- Vous parlez vraiment bien français, c’est rare ici.
Il est tout content et me répond à peu près :
- Oueh, vrayement ? Merchi, je souis de Haïti.
Il se tourne ensuite vers son collègue derrière l’ordinateur.
- Trouve voir deux places pour Monsieur.
Deux trois instructions sur le clavier et l’autre lui tend deux superbes tickets qui viennent de sortir tout frais de l’imprimante.
- Voilà Monsieur.
Plus qu’à espérer que l’avion pour Paris n’ait pas trop de retard, après minuit les décollages sont interdits au-dessus de New York. Une annonce du steward haïtien nous rassure à moitié sur la suite de notre voyage.
- Mesdames et Messieurs, les techniciens sont en train de vider l’avion. Dès qu’ils l’auront remis d’aplomb, vous pourrez entrer dans l’avion.
Vingt-trois heures sont dépassées.
- Dis papa, ils enlèvent l’avion !
C’est une petite fille qui s’est exprimée. Sur la piste, un tracteur est en train de débarrasser l’Airbus.
A vingt-trois heures trente l’embarquement peut commencer dans un nouvel avion. Juste avant minuit, on décolle de New York. Je ne suis installé ni à côté de la vieille femme qui crachait ses poumons et reniflait à côté de moi en attendant le départ, ni à côté d’un type repéré de loin, aussi énorme qu’un hippopotame adulte mais en moins attachant. Serge non plus. Aucun d’entre nous n’a perdu notre pari d’être assez malchanceux pour avoir l’une de ces deux personnes comme voisin. On a perdu par contre un autre pari : celui de retrouver nos bagages à Cointrin après le transfert Paris-Genève. On les a récupérés le lendemain à domicile.
Départ de l’hôtel à six heures trente, arrivée à Lausanne le lendemain à dix-huit heures trente. Durée du voyage porte à porte : vingt-sept heures. C’est toujours dur de rentrer de Las Vegas.
14 mai 2009
Séance au Venetian
Devant le Venetian
Dans les luxueux salons Renaissance du Venetian, notre partie avait du mal à se constituer. Les personnes inscrites sur la liste d’attente semblaient avoir perdu patience. C’était très lent à se mettre en place. Seuls trois joueurs se trouvaient à la table. L’un d’entre eux se leva, fit quelques pas, puis vint reprendre ses jetons et s’en alla définitivement la quatrième fois que l’on nous annonça, comme depuis vingt minutes, que la partie allait commencer d’ici cinq minutes. Les deux autre eurent tôt fait de le suivre. J’avais peur de perdre ma place si je reprenais mon rack de jetons. Je me suis adressé au croupier :
- Je peux laisser mes jetons ?
- Bien sûr.
- Vous restez ici ?
- Oui. De toute façon il y a des caméras partout, c’est plus sûr qu’une banque.
J’en ai profité pour aller faire un petit tour à côté, au Palazzo. C’est beau, c’est grand, c’est luxueux, c’est cher.
Au Palazzo

De retour au Venetian, j’ai constaté que la partie avait enfin pu commencer. Une sorte de lutin barbu, qui semblait être descendu d’un alpage parlait, en suisse allemand aux membres de sa famille (ou de son voyage organisé). Connaissant à peine les règles du poker, il montrait parfois ses cartes avant la fin, ou continuait d’enchérir avec 66 en main sur un turn KKJJ. Il n’arrivait presque pas à changer des billets de cent dollars assez rapidement pour suivre le rythme auquel il les perdait. Un peu plus tard, en arrivant ensemble aux toilettes, un gars de San Francisco qui jouait à notre table me dit : « On doit se dépêcher, on perd de l’argent ». Le lutin était peut-être un banquier congédié et indemnisé car ses fonds paraissaient inépuisables. Plusieurs fois, un employé du casino lui apporta un rack de jetons. Il n’avait même pas l’occasion d’en prendre possession, il les avait déjà distribués avant de les recevoir. A une occasion, son gagnant a poussé une drôle de tête quand le touriste suisse a voulu puiser dans le pot les jetons pour le rembourser, comme s’il tentait de le payer avec des jetons qui lui appartenaient déjà.
Le croupier est intervenu vigoureusement :
- Non, non, laissez-moi faire.
- Ah okay.
Ça ne dérangeait pas le lutin que l’on prenne les jetons chez lui ou chez un autre, pourvu qu’un nouveau stock arrive. Les racks suivaient, comme des petits plats apportés par une escouade de mirlitons. De temps en temps, sa femme venait aux nouvelles. Il l’attendrissait en lui remettant des billets de cent dollars qu’elle n’avait aucune difficulté à rapidement dépenser dans les boutiques environnantes. Les joueurs à la table regardaient la scène d’un air réprobateur style « qu’est-ce qu’il lui donne NOTRE argent ?! »
J’ai bien sûr parlé en anglais tout l’après-midi, mais je l’ai honoré d’un « au revoir » en suisse allemand quand j’ai dû partir.
J’ai passé, pendant une des pauses que je m’accordais, devant un des nombreux écrans TV qui entourent la salle. Golf, base-ball, basket, tous les événements essentiels du dimanche y sont retransmis. Je regardais une approche du golfeur Jim Furyk, engagé au Masters d’Augusta. Un des superviseurs de la salle se tenait à côté de moi. Il avait l’air d’avoir apprécié le geste de Furyk en connaisseur. On a beau être à Las Vegas, il y a des gens qui s’intéressent à autre chose qu’au poker. J’ai tenté un petit mot de connivence :
- Joli coup.
Il a eu un grand sourire en renchérissant.
- Oh oui, c’est bien, c’est mon cheval.
- Vous avez choisi le bon pari.
- Absolument.
Il s’est éloigné tout content, me rappelant malgré lui qu’à Las Vegas, sport ou culture ne sont pas appréhendés tout à fait comme ailleurs.
11 mai 2009
Séance au Bellagio
Tous les types de caractères sont rassemblés autour d’une table de poker. Il y a un ou deux soirs, j’avais l’impression d’assister à une pièce de théâtre. Dans le rôle du choeur, les perdants reprenaient à chaque pot le refrain des lamentions. Comme les jetons affluaient dans sa direction, un joyeux drille a trouvé spirituel de clamer : « On dirait que la table penche de notre côté ». Ça n’a pas trop fait marrer les gens d’en face.
Un type cherchait une certaine compassion quand il s’est plaint sur la river (cinquième et dernière carte) :
- C’est pas possible, je me fais toujours avoir sur la river !
La réponse que son adversaire a marmonnée, sans même lever les yeux des jetons qu’il était en train d’empiler, fût très concise :
- Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse !
Une dame, qui était venue échanger quelques mots avec un monsieur, style agent immobilier proche de la retraite, s’est retirée. La voisine du monsieur a aussitôt tenté de lui soutirer quelques confidences :
- C’est votre épouse ?
Sa mise au point m’a fait subodorer qu’il pouvait être du coin.
- Non, non, c’est l’avocate de mon premier divorce.
Un jeune gars, mince, barbu, s’agitait frénétiquement sur sa chaise, posait des straddles (mises sans voir ses cartes) et enchérissait comme un maniaque. Il a rapidement gaspillé ses jetons, puis le rack suivant. Enfin arriva le gros coup qu’il recherchait.
- Cette fois c’est à moi !
Tout le monde vit ses cartes gagnantes qu’il jeta triomphalement, faces ouvertes, sur la table. Les cartes effectuèrent un tour sur elles-mêmes, puis un deuxième, rebondirent, s’envolèrent... pour terminer leur course dans la défausse. Sa main était morte. Le dealer poussa les jetons en direction de son adversaire.
« Seat open on twelve ». La place du maniaque venait de se libérer.
L’ami d’un joueur s’était laissé tenter. Il devait se faire expliquer quand et comment miser. C’est le croupier qui lui indiquait quand il lui arrivait de terminer avec la main gagnante. Autour de lui on avait de la peine à éviter de voir ses cartes qu’il levait au ciel pour les examiner. J’espère que, pour le prix qu’il a payé, il a eu du plaisir.
Après avoir perdu une main, un type, l’air très doctrinal, avait l’habitude de commenter les coups perdus qu’il aurait dû gagner. Une fois de plus il tenta de faire la leçon à son vainqueur :
- Comment a-t-il pu caller mon raise avec K4 offsuit ?
Celui à qui s’adressait la remarque, un type d’âge mûr n’essaya pas de se justifier :
- Tu devrais être content de jouer avec un pigeon comme moi.
Soir après soir, tout ce microcosme se retrouve, réuni comme de vieilles connaissances qui sont sûres de ne jamais se revoir ailleurs et de ne jamais à avoir à aborder un autre sujet que leurs coups de malchance ou, intimité la plus audacieuse, l’endroit où ils ont bien mangé la veille.
04 mai 2009
Le client est roi

Bellagio, Palio Espresso Bar
Aux États-Unis, le plus grand bonheur des serveurs, c’est de nous faire plaisir. Dès que je me présente à la porte de n’importe quel restaurant, je perçois immédiatement que mon arrivée était attendue avec la plus grande impatience. Par exemple ce matin, le jeune-homme à l'accueil me sourit déjà avant que j’aie franchi le seuil.
- Bonjour comment allez-vous aujourd’hui ?
- Bien merci.
- Tant mieux, c’est une belle journée.
Il a l'air sincèrement heureux de découvrir que tout va bien pour moi.
- Puis-je vous conduire à votre place ?
Une table a déjà été préparée à mon intention : ça fait du bien de se savoir attendu. Le garçon, qui n’arrête pas de sourire, me précède en s’assurant du regard que je ne me perde pas.
- Voilà, bonne matinée.
A peine installé, ma tasse de café est déjà en train d’être remplie par une demoiselle que je soupçonne de m’avoir attendu, cachée derrière la colonne. Je tourne la tête et je vois arriver une ravissante jeune-fille blonde, manifestement tout aussi emballée que sa collègue par ma présence dans ce restaurant.
- Bonjour, me lance-t-elle d’une voix enjouée. Mon nom est Jenny. C’est moi qui vais m’occuper de vous.
J'hésite à préciser « Vous savez, je ne désirais que prendre un petit-déjeuner » mais je me contente de lui répliquer en souriant également :
- Merci beaucoup.
- Est-ce que tout va bien ?
- Oui, très bien merci.
La commande est la seule étape qui réclame un tout petit effort :
- Des bagels ? Des toasts ? Pain mou, pain blanc, pain brun, pain entier ?
- Des toast, pain brun.
- Des saucisses ? du jambon ? Du bacon ? De petites pommes de terre rôties, râpées ? Des fèves au lard ?
- Le bacon suffira.
- Du bacon normal ou du bacon canadien ?
On peut même choisir la provenance de son lard.
- Canadien.
- Et les œufs ? Désirez-vous les œufs tournés, au plat, pochés, sauce hollandaise, brouillés ?
- Au plat, ça ira très bien.
- Plutôt bien cuits ? Pas trop ?
- Comme vous faites d’habitude.
- C’est comme vous préférez.
- Alors moyens.
- Medium. Je vais tout de suite passer votre commande.
Je remarque à son sourire que toute cette conversation lui a procuré un bonheur intense.
- Merci vous êtes vraiment formidable.
- Désirez-vous quelque chose d’autre ?
- Non merci beaucoup
Là, je m’en veux presque de décevoir la demoiselle qui n’en perd pas pour autant son sourire :
- Si vous désirez quelque chose, n’hésitez pas.
- Je vous promets.
Comme un enfant sous surveillance, je ne suis jamais abandonné plus de deux ou trois minutes. Une de ses collègues, même sourire radieux, s’approche :
- Désirez-vous que je réchauffe votre café ?
- Merci je vais peut-être le boire d’abord.
- N’hésitez pas si vous avez besoin de quelque chose.
Une troisième dame se charge de remplir mon verre d'eau glacée.
Comme il est dans ma nature d’aimer apporter ma contribution au bonheur des gens, je vais chaque matin prendre un petit-déjeuner dans l’un des cafés où je suis toujours attendu avec un grand sourire par tout un personnel que je ne voudrais en aucun cas frustrer de la joie de pouvoir me servir.
En partant, il m’a semblé qu’ils souriaient également aux autres clients, mais j’ai remarqué, j’en suis sûr, que ce sont des sourires plus forcés, moins naturels que ceux qui me sont destinés.
Hôtel Le Paris
28 avril 2009
La faune de Las Vegas
Deux heures du matin. Des portes qui claquaient, des fou-rires, des voix suraiguës, un carnaval qui n’en finissait pas dans le couloir puis dans la pièce d’à-côté. Les occupantes éméchées ne se sont pas calmées quand j’ai tapé contre le mur, à peine quand je suis allé à leur porte demander si elles venaient de gagner un million de dollars. L’explication est arrivée le lendemain matin quand elles ont quitté leur chambre en même temps que moi la mienne. Il s’agissait de quatre adolescentes attardées, un peu ingrates, comme on en voit dans les séries
télévisées américaines :
- Ah, vous partez !
- Oui.
- Vous fêtiez quelque chose cette nuit ?
- On a vu un condom dans la chambre.
- Ah bon ! C’est vous qui l’avez amené ?
La fille à qui je m’adressais a piqué un fard.
- Non, non, il n’y était pas et tout à coup il était là.
Soulagé de leur départ, je me suis dirigé vers les ascenseurs en glissant :
- C’est un des mystères de Las Vegas.
De la musique classique se déclenche en même temps que les ascenseurs. Le contraste était saisissant avec un Elvis Presley en costume de soie rouge, la veste grande ouverte sur un vieux torse velu, qui est entré dans la cabine accompagné de deux rockeuses d’une soixantaine d’années. Sa chevelure noire raidie par un gel touchait presque le plafond.
Dans le hall Bellagio, des futures mariées enveloppaient leur embonpoint dans une robe et leur spleen derrière un voile. La vie ne leur apportera pas plus qu’elle ne leur a déjà donné. Aux côtés de leur promis gras et rougeaud, elles souriaient pour ne pas penser à l’avenir. Des Japonais les prenaient en photo. Vive les mariés. Place aux suivants. 
Dans la rue, de vieux bodybuilders déambulaient torse nu, en compétition de trash avec des tatoués et des motards dont les piercings ornaient les narines. Engoncés dans leur graisse, des touristes peinaient à se déplacer. Quelques vieux cow-boys venus de New York, Dallas ou
Chicago arpentaient sous leur Stetson les rues et les travées des casinos. Une bande de jeunes-filles déguisées en Bugs-Bunny bondit sur le trottoir, toutes oreilles clignotantes, juste à côté des hôtesses en décolleté rose du Flamingo. La vie réelle se mêlait au battage publicitaire. Difficile souvent de distinguer les « vrais » gens des publicités. Un peu à l’écart, sur un bout de gazon à côté d’une statue, une petite fille de quatre ans s’ennuyait en compagnie de sa mère indigente, vautrée à son côté, qui mendiait en attendant que la journée ait passé.
Sous les panneaux lumineux géants du Planet Hollywood, dans la musique et le cliquetis des machines à sous, on pouvait acheter des T-shirts décorés de têtes de mort, des baskets flashy ou des sucettes grosses comme le bras dont l’arôme artificiel se répandait devant le magasin de bonbons.
Des Harley Davidson, des engins à moteurs ressemblant à des tricycles sortis
d’un dessin animé, des décapotables vrombissantes défilaient sur le Las Vegas Boulevard devant des piétons qui comme moi attendaient les vingt secondes qui nous sont octroyées pour traverser le Strip. « STAND »... « WALK ». Le compte à
rebours a été lancé. 20, 19,..., 13, 12, 11,... 2, 1 « DON’T WALK ». Le cortège piétonnier est sectionné. Place aux automobiles reines qui, le temps de quelques longues minutes, ne seront plus dérangées par les marcheurs incongrus ici aux Etat-Unis.

26 avril 2009
A la table de poker
Depuis un très long moment, le siège voisin du mien à la table de poker était réservé pour un nommé Andy. Au bout d’environ trois quarts d’heure, un jeune, casquette, T-shirt rouge, soigneusement mal rasé, se donnant l’air de celui-à-qui-on-ne-la-fait-pas a fini par s’installer. Il a abandonné à ses pieds un sac plastique blanc entrouvert. Une odeur nauséabonde s’en échappait. J’allais lui suggérer de resserrer la fermeture lorsqu’il l’a déposé sur ses genoux et en a extirpé un emballage de papier entourant une boîte en polyéthylène.
Sans me laisser l’occasion de lui indiquer que « la poubelle est juste derrière », il en a rabattu le couvercle, dévoilant une sorte de gigantesque kebab dégoulinant d’une sauce brune, et recouvert d’une substance élastique blanchâtre, évoquant un reste de fondue attaché au fond d’un caquelon. Les effluves suffisaient à me nourrir juste en respirant. Je m’imaginais les mains graisseuses palpant les cartes avant de les reposer dans le tas.
- Comment allez-vous jouer en mangeant ?
- Oh comme ça.
Il me montre ses mains : la gauche pour manger, la droite pour jouer.
Il utilisait également la droite pour téléphoner et régulièrement se faisait prier quand c’était son tour. Maigre dédommagement, en sus de ses effluves, il nous a laissé ses jetons.

Mon voisin de table était un gros gaillard noir mal rasé dont le crâne en partie chauve brillait au dessus d’un faciès de voyou. Une dame pakistanaise, vivant en Illinois, lui posa la question traditionnelle pour celui qui veut essayer de socialiser à une table de poker : « Vous venez d’où ? » Il mâchouillait son éternel cure-dents en répondant :
- Je suis d’ici, de Vegas, mais je m’emmerde ici, je vais aller habiter ailleurs.
- Ah bon, où donc ?
- Au Texas, à Austin.
- Oh, n’y allez pas vous n’aimerez pas là-bas, enchaîna aussitôt la dame qui ne l’avait jamais rencontré jusqu’à ce jour et qui n’avait sans doute jamais mis les pieds à Austin.
Le voyou, qui avait des conversations en cours plus lucratives, n’a pas ajouté pas de commentaire. Il restait pendu au téléphone à parier sur toute une série d’évènements sportifs : base-ball, basket, football. Il faisait de vagues signes de main pour enchérir ou folder ses cartes. A intervalles réguliers, il se levait et allait visionner des écrans. Il rappliquait quinze minutes plus tard, recommençait son manège et engrangeait des jetons lors de ses passages à notre table. Un type, assez faible, qui venait de se recaver, s’est laissé entraîner et a perdu contre lui presque tous ses nouveaux jetons. J’ai interpellé son bourreau pendant qu’il les empilait :
- A peine il se recave, vous lui prenez tout !
- Je ne lui ai rien repris, il me les a donnés !
Un jeune, bronzé, manche de chemise, lunettes de soleil, a remplacé Andy. Il semblait échoué d’une plage californienne. Il se donnait l’air cool, a commandé un café-latte à l’une des demoiselles qui pirouettent dans la salle « quelqu’un désire-t-il une boisson ? ».
Il sirotait son café au lait d’une allure si décontractée que soudain il lui échappa : « Oh, sorry ! » et l’on vit le café se répandre sur TOUTE la table, les cartes, le tapis en une énorme flaque qui s’agrandissait en direction du dealer paniqué.
- Superviseur, superviseur, vite, vite, des serviettes.
On lui apporta trois ou quatre linges bruns puis encore quelques-uns. Le café semblait sourdre de partout. Les gens contemplaient ça d’un air médusé. Certains aidaient maladroitement à pomper le liquide, surtout pour ne pas risquer d’en voir dégouliner sur leur pantalon. Le jeu a repris. Il faudrait au minimum un tremblement de terre d’une certaine importance pour interrompre une partie de poker. Finalement le bellâtre, confronté à la perte de ses jetons qui suivit celle de son café, s’est levé et a disparu dans les couloirs du Bellagio.
Un autre joueur, sur le point de partir, était disposé à vendre ses jetons à un nouvel arrivant. Ce dernier lui a tendu un billet de cent dollars puis a soigneusement vérifié que le rack de jetons reçu en échange soit plein. L’autre faisait mine de s’offusquer :
- Faites-moi confiance.
Il n’obtint qu’un petit ricanement comme réponse. Le superviseur, qui passait par là, a synthétisé d’une brève répartie les limites de la confiance :
- C’est un joueur de poker.
21 avril 2009
Les queues du Bellagio
J’avais oublié à quel point les Américains sont gros. Dans l’avion je ne sais pas comment certains s’y prenaient se glisser entre les accoudoirs d’un unique siège, la gravité sans doute. Mais à l’arrivée ils réussissaient à s’en extirper. Mystère. Tout est fait pour dissuader quiconque de bouger. A l’hôtel, suprême innovation technologique, on n’a même plus besoin de tirer les rideaux à la force du poignet : une commande électrique les actionne. Pour les voilages, un poussoir a également été prévu pour s’assurer que personne ne se trouve devant la déplaisante perspective de devoir fournir un effort musculaire gratuit, en dehors d’une salle de fitness. 
Ce matin à dix heures, l’attente devant l’entrée du buffet me paraissait durer environ deux heures. Pas grave, j’avais l’intention d’aller à l’extérieur au Pool café de la piscine. Coup de chance, il n’y a pas foule, la queue me paraît pour une fois raisonnable. Les gens, plus jeunes qu’à l’intérieur, sont d’un abord agréables. Ils engagent naturellement la conversation.
- Vous êtes là depuis longtemps ?
- Non, je viens d’arriver.
- Ah, comme nous.
- Vous étiez déjà ici ?
- Oui, il y a trois ans.
On progresse un peu. Des placeurs s’avancent. Les minutes s’égrènent tranquillement. Le groupe de jeunes à côté de moi s’étonne un peu que je vienne de Suisse.
- Et vous travaillez ici ?
- Non, je suis en vacances.
Ils ont l’air un peu empruntés. Celui qui doit être un chef les fait venir.
- Et moi, je peux m’asseoir où ?
- Vous ne participez pas à l’entraînement ?
- Je voulais prendre le petit déjeuner.
- C’est que... le café n’ouvre que jeudi.
- Comment ça ? Mais la queue ici à l’entrée ?
- Oh, ça ! C’est un exercice en prévision de l’ouverture. Le buffet ou le Café Bellagio sont à disposition.
Demi-tour, je me rabats dans les froids couloirs climatisés, direction le Café Bellagio. La file est un peu plus courte que celle du buffet, une bonne heure sans doute. J’ai mal dormi dans une chambre encore enfumée, avec en prime le bruit du chantier géant du City Center, l’accès à la terrasse est fermé et je devrais me farcir plus d’une heure de queue pour un petit déjeuner, le séjour ne s’emmanche pas trop favorablement. Tout problème a sa solution. Je suis venu pour jouer, on va y aller au bluff. Je me rends au bureau de la salle de poker abattre une dernière carte.
-
Bonjour, avez-vous un ticket pour ne pas faire la queue des restaurants ?
- Un « line-pass » ?
- Oui, c’est ça.
- Il signe un petit bristol qu’il me tend. Voilà.
- Merci.
Je retourne au buffet par la ligne VIP. Temps nécessaire : trois minutes. Une de mes plus belles enchères.
19 avril 2009
Genève – Las Vegas
Dans les avions, interdiction de dormir. C’est du moins la règle tacite appliquée : dès que j’essaie de fermer l’œil, une voix aiguë et hachée expulsée des haut-parleurs m’arrache à mes débuts de rêve. Elle précise la température extérieure, l’altitude de croisière, l’heure à destination, le temps qu’il fait et qu’il pourrait faire ainsi que toutes sortes d’autres renseignements que nous pourrions trouver sur l’écran devant nous si nous le désirions.
D’une certaine manière, les Etats-Unis sont une gigantesque prison où l’on se rend volontairement. Les décisions des matons à l’entrée, aussi arbitraire soient-elles, sont irrévocables. Dans l’avion déjà on appose son paraphe au bas d’un formulaire par lequel on s’engage à renoncer à tout recours, par quelque voie que ce soit, contre la décision du Bureau des Douanes. Si l’on ne signe pas, on renonce de fait à toute possibilité d’entrer dans ce grand pays de libertés. Je confirme donc que j’ai l’intention de pénétrer aux Etats-Unis, ce qui n’est pas vraiment original pour le passager du vol Genève – New York que je suis.
A Newark, après une heure dans la queue principale, on attend dans une file secondaire que le fonctionnaire auquel un aiguilleur (au sol) nous a attribué, illumine notre horizon d’un « next ». On a alors l’autorisation de franchir une ligne rouge et de lui présenter humblement le formulaire 94A vert ainsi que le 186 blanc dans l’espoir de l’y voir déposer le tampon de détention qu’ils appellent tampon d’entrée.
- Mets (ou mettez, difficile de se déterminer d’après l’intonation) ta main droite ici. Les quatre doigts, ok... le pouce... la main gauche.
Ils possèdent maintenant mes empreintes avant que j’aie eu l’occasion de me rendre coupable de la moindre irrégularité. Je les avais pourtant assurés par écrit, en mon âme et conscience, sur le formulaire 94A que je n’avais aucunement l’intention de commettre le moindre acte répréhensible sur le sol des Etats-Unis, que je n’avais jamais fait de séjour en prison, ni voler, ni tuer personne, même avec une bonne raison.
Le vol New York - Las Vegas confirme ma première impression : la nourriture ressemble sans doute grosso modo à celle que l’on peut s’attendre à se voir servir dans certaines prisons de seconde zone, bien qu’une émeute doublée de la prise en otage du cuisinier en serait une conséquence prévisible. Je ne m’étais pas imaginé qu’il fût possible de trouver les ingrédients nécessaires pour faire une sauce aussi rebutante. Le sandwich-barbecue à la dinde que l’on nous sert se compose d’un pain mou rempli d’un hachis produit à partir de morceaux de dinde selon les indications de l’emballage. Le tout est mélangé à une substance brunâtre dont l’arôme tire sur le moisi doublé d’un goût de brûlé. Une sorte de tour de force anti-gastronomique. Côté boisson je me suis tout de suite adapté car je pense à demander « sans glace s’il vous plaît ». Je reçois ainsi un regard étonné et une boisson froide plutôt qu’un verre de glaçons aromatisés.
Le voyage, vingt-deux heures porte à porte, est long, mais la récompense, Las Vegas est au bout du fuselage. On domine les monts rougeâtres des déserts du Nouveau Mexique et de l’Arizona. Les capuchons blancs des sommets des Rocheuses soulignent l’horizon. Deux heures du matin chez nous. Ici le soleil n’est toujours pas couché. On survole des étendues inhabitées avant d’apercevoir, posées sur un sol aride et sablonneux, constructions dérisoires vues d’en haut, les tours, blocs et pyramides de ce lieu de démesure, Las Vegas.


